Le coeur est un chasseur solitaire, (1940) / Carson McCullers . – [Paris] : Stock .

chasseur

à Vincent

En arrière-plan, une petite ville ségrégationniste du sud des Etats-Unis dans les années 30. Outre-Atlantique, la vague déferlante du fascisme et de l’antisémitisme qui s’apprête à inonder le monde. L’humanité se noie sous les idéologies, se perd dans la misère et le désespoir. Au premier plan : cinq personnages. Mick, une adolescente de 14 ans réfugiée dans le rêve. Jake, un communiste venu « enseigner la vérité ». Le Dc Copeland, un noir entièrement dévoué à la cause de ses frères et à l’idéal chrétien. Biff, le tenancier d’un restaurant miteux qui observe, aide, cherche à comprendre. Dans cette ville sombre aux infimes lueurs jaunes, les destins de ces quatre personnes ne se croiseront jamais. Pourtant, c’est pas faute de chasser…de chasser l’autre. Mais toutes leurs tentatives de partage d’expériences, tous leurs discours vont tomber dans l’oreille d’un sourd-muet auquel chaque personnage va se confier: Singer qui ne pense qu’à son ami Antonapoulos interné en hôpital psychiatrique.

Ces trajectoires individuelles et erratiques vont se heurter à la surdité et au mutisme d’un monde où règne la  folie. Chacun aspire à un monde non plus discordant mais symphonique, tous ont un rêve ou un idéal à partager. Mais « Dieu » est mort. Il n’entend pas. Il ne répond plus… La lutte collective est vaine. La communication entre Copeland le chrétien et Jake le communiste a failli prendre…puis non. Chacun est prisonnier de son propre idéal incommunicable, condamné à la solitude. Personne ne comprend personne. Personne n’écoute personne. Carson McCullers nous a légué  un premier roman lucide et pessimiste où s’égarent des monades esseulées dans un univers sans réponses.

Coup de projecteur sur Mick, un de ces personnages qui ne quittent jamais votre esprit… Mick a le cœur prêt à exploser. L’adolescente ne pense qu’à fuir. Elle étouffe dans la chaleur de cette ville. Elle n’a pas de lieu et n’est bien nulle part.  « Elle n’avait pas d’autres ressources que la rue et le soleil brûlait ». Son seul lieu de paix, c’est celui des montagnes enneigées outre-atlantique. C’est aussi celui de la chambre de Singer. Le silence de Singer permet l’introspection, l’ouverture sur sa « chambre intérieure », et calme la terreur de la solitude. Seule, elle rôde dans les ruelles sombres, elle fume, elle se révolte en silence…avec sa craie et sur les murs : « Mussolini : CON ». Et puis, elle rêve de musique : « MOTZART». Elle compose des symphonies dans sa « chambre intérieure ». Elle pleure, elle embrasse, elle crie, elle part, elle se réfugie dans sa musique intérieure. Elle n’a qu’elle.

Mick ne deviendra pas musicienne.  Jake continuera d’errer avec sa désillusion. Le monde ne changera pas. Il est aujourd’hui exactement au même point que là où ces cinq personnages l’ont laissé. Le roman de Carson McCullers est comme un vieux vinyle qui pleure la fugue mélancolique de la vie solitaire et qu’on pourrait bien avoir envie de réécouter aujourd’hui.

Extrait :

« Elle s’assit sur une marche et posa sa tête sur ses genoux. Elle entra dans sa chambre intérieure. Dans son cerveau, il y avait comme deux compartiments : la chambre intérieure et la chambre extérieure. L’école, la famille et les incidents de chaque jour étaient dans la chambre extérieure. M. Singer était dans les deux. Les pays étrangers, les plans et la musique étaient dans la chambre intérieure. Les chants qu’elle composait s’y trouvaient aussi. Et la symphonie. Quand elle était seule dans cette chambre intérieure la musique qu’elle avait entendue la nuit de la réunion lui revenait en mémoire. Cette symphonie poussait lentement dans son esprit comme une grande fleur. Quelquefois pendant la journée où à son réveil un nouveau fragment de cette symphonie se présentait brusquement à elle. Alors elle entrait dans la chambre intérieure et l’écoutait bien des fois et essayait de le lier aux autres parties de la symphonie dont elle se souvenait. La chambre intérieure était un lieu très secret. Elle pouvait se trouver dans une maison remplie de gens et se sentir comme enfermée toute seule ».

 

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s