Comment s’en mettre plein les poches en Asie mutante / Mohsin Hamid. – Paris : Grasset, impr. 2014. – trad. de l’anglais (Pakistan) par Bernard Cohen

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Si tu t’apprêtes à lire cette épopée des temps modernes au sein de l’Asie mutante, il faut te préparer psychologiquement. Ce manuel de développement personnel qui n’en est pas un s’adresse à toi cher lecteur : c’est une intrigue dans laquelle l’écrivain tutoie son héros et toi-même en usant d’un présent incisif et intrusif afin que toi, lecteur de la mondialisation hystérique, tu te sentes bien concerné. Et ça marche. Il t’emmène dans un pays de l’Asie mutante et t’explique en 12 points comment s’en mettre plein les fouilles dans un monde mondialisé quand tu viens d’un bled paumé et que la vie d’un troupeau de chèvres t’est plus familière que la vie urbaine d’un troupeau de moutons prêts à tout pour gravir l’échelle sociale. La prose d’Hamid est aussi rapide et frénétique que la rotation des pistons de la machine grouillante que constitue une mégalopole du XXI° siècle, aussi furtive que les instants de bonheur d’une vie soumise à cette mécanique urbaine. Il te faudra surfer sur les pages de ce roman acerbe et t’attendre à boire la tasse plus d’une fois. Il faudra bien t’accrocher quand tes yeux rouleront sur le périphérique des villes polluées par la corruption, l’arrivisme, l’intégrisme, l’oligarchie, la pauvreté puante et édentée, la maladie incurable pour les pauvres, l’argent qui coule à flot dans quelques mains peu scrupuleuses. La plume d’Hamid est définitivement moderne : le rythme effréné à l’image des sociétés urbaines encourage une lecture rapide en mode numérique, les images des building côtoyant les bidonvilles défilent avec la célérité palpitante de la caméra d’un Danny Boyle. Cette ville asiatique jamais nommée est organique : c’est une mutante absolument monstrueuse dotée d’un cœur qui bat à 100 à l’heure, d’artères principales et secondaires saturées où circule une eau polluée, d’infimes  vaisseaux qu’il faut savoir emprunter en nouant les bonnes relations, en formant le bon « réseau ». 4° leçon : « éviter les idéalistes ». Pourtant, quoi de mieux pour toi, jeune étudiant  rongé par l’ambition et voulant échapper à ta précarité rurale d’origine, que de rejoindre une communauté intégriste et assurer ainsi ton intégration, un revenu, des relations. Une fois dans le monde du travail,  il va falloir « être prêt à recourir à la violence » (7°), savoir se « faire ami avec un bureaucrate » (8°) et « se faire le mécène des artistes de la guerre » (9°). Et tu es stratégique et opportuniste : dans une ville mutante aux canalisations polluées, tu vas développer une entreprise spécialisée dans la mise en bouteille d’eau potable.  Et l’amour dans tout ça ? 3° leçon : « ne pas tomber amoureux ». Ce serait trop d’énergie dépensée et cela irait à l’encontre de ton objectif principal : devenir richissime après être « mont[é] à la ville » (1°). Pourtant il est là, en la personne de « la  jolie fille », concrétisé dans une étreinte passionnée sur les toits de la ville mutante et sous les étoiles qui percent le firmament orangé de la pollution. Cette lueur stellaire aussi faible soit-elle laisse entrevoir un espoir tant qu’on a aimé ne serait-ce qu’une fois. Et pourtant, c’est quand même con d’avoir attendu la vieillesse et les troubles de l’érection pour décider de vivre avec l’amour de ta vie sachant qu’il te reste peu de temps avant de te transformer en cyborg relié par des tuyaux à des machines. En ce sens, ce manuel de développement personnel destiné à te montrer comment t’en mettre plein les poches en Asie mutante t’explique aussi comment passer à côté de ta vie.

Un roman très pédagogique donc qui en dit lourd avec légèreté, qui rit jaune. Un roman qui relate l’ascension sociale d’un Rastignac des temps modernes et qui rappelle qu’un livre de développement personnel est une contradiction dans les termes s’il n’est pas écrit par soi-même. Sur le mode du cynisme et de la parodie, Hamid renouvelle superbement les thématiques philosophiques et antiques autour de la nécessité de cultiver son âme avant de s’oublier dans la poursuite vaine et vaniteuse des biens matériels et de la gloire. L’Asie mutante devient un lieu symbolique de cette mondialisation aux mégapoles financières et tentaculaires qui nous poussent à une course effrénée vers la richesse matérielle et où l’être humain se retrouve menacé dans son humanité, risquant de muter à son tour en un mouton-machine-cyborg s’il en vient à oublier le but ultime de la vie (peut-être l’amour qui sait). Un roman critique à l’écriture furieuse dont l’humour et le recul sont le ciment. Un écrivain contemporain qui a fait son job. Prends note !

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