De toutes les nuits, les amants / Mieko Kawakami. – Arles : Actes Sud, DL 2014

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Fukuyo Irié vit à Tokyo. Elle a 34 ans et travaille comme correctrice en free-lance pour une maison d’édition. Elle est introvertie et n’a ni amis ni amants. Mieko Kawakami dépeint l’existence banale d’un personnage tout à fait ordinaire.

Le roman de Mieko Kawakami est à l’image de la fascination japonaise pour le vide. Il est fait de silence, de pauses et de temps morts. Il évolue avec une lenteur vague et vaporeuse. Rien n’est explicite. Tout semble en apesanteur comme si le personnage ne pouvait toucher terre et n’avait de prises sur rien. C’est un roman d’une gravité poétique et d’une insoutenable légèreté. La souffrance de la solitude psychologique et affective de Fukuyo n’est jamais dite. Il faut constater : Fukuyo mange, Fukuyo travaille, Fukuyo boit du saké et Fukuyo dort. Loin de surfer sur un océan déchaîné, l’écriture de Mieko Kawakami stagne sur une mer calme et désolée. Bref, il ne se passe pas grand-chose. Une vie quoi, ou plutôt, une existence. Car Fukuyo se laisse porter par le flot de la vie. A aucun moment elle ne remet véritablement en question son existence faite de solitude et de manque affectif. Malgré le « je », nous n’avons pas véritablement accès à ses réflexions. Nous sommes plutôt amenés à l’observer de l’extérieur ce qui laisse entendre que Fukuyo elle-même n’a aucune prise sur son existence. Elle est comme pétrifiée, paralysée par la souffrance de la solitude et dans l’incapacité d’y remédier. Solitaire depuis toujours, Fukuyo a été victime d’une très brève expérience relationnelle qui a mal tourné. Elle a verrouillé son cœur de façon à ne plus être blessée. Ayant démissionné pour travailler en free-lance, elle se retrouve seule entre quatre murs, recluse, prisonnière du piège de la solitude. C’est un livre sur l’enfermement, sur l’incapacité à nouer des relations, sur le choix de l’absence de souffrance et donc de l’absence de bonheur. Si Fukuyo ne semble pas active et décidée à changer les choses, elle laissera malgré tout entrer deux personnages dans sa vie : sa supérieure Hijiri et M. Mitsutsuka, un prof de physique âgé de 58 ans qui semble disposé à la comprendre sans juger. Pourtant, ils ne se diront rien sur leurs vies. Leur relation sera faite de jeudis soirs autour d’un café et de conversations sur la lumière et Chopin. Fukuyo, l’ « enfant de l’hiver », est fascinée par la lumière qui fait exister les couleurs et dessine le monde, un monde qui n’est pas le sien. Elle est au contraire noyée dans un océan de noirceur abyssale où scintillent des poissons aux couleurs vives qu’elle ne parvient pas à voir. Si Fukuyo semble avoir abandonné toute possibilité de bonheur, il reste un souffle vital en elle puisqu’elle s’autorise à tomber amoureuse. Pourtant, ce roman met en scène un personnage qui ne parviendra pas à se réaliser, une femme qui n’arrivera pas à se construire que ce soit dans son travail ou dans sa sexualité. Seule Hijiri, autre personnage féminin antithétique de Fukuyo, entrera véritablement dans sa vie. Hijiri se caractérise par un franc-parler qui ne plaît pas à tous, mène une vie de femme moderne indépendante avec une sexualité épanouie sans pour autant trouver l’âme sœur. Si elles s’entendent, c’est parce que toutes deux souffrent d’une solitude inhérente à la vie urbaine et moderne. L’auteur n’évoque jamais la famille de Fukuyo. On sait qu’elle est originaire de Nagano et on sait aussi qu’elle n’y retourne presque jamais. Serait-elle comprise en ces lieux ? On en doute. Fukuyo n’a certainement pas envie de montrer à ses parents ce qu’elle est devenue : rien. Fukuyo et Hijiri ont fait le choix du déracinement mais se sont perdues dans l’immensité urbaine. Elles ont choisi l’indépendance et renoncé aux relations factices contrairement à l’amie d’enfance de Fukuyo, Noriko, qui vient se confier au sujet de sa vie de famille et son « couple sexless ». Ce roman est une sorte de parodie mélancolique du conte de fées. S’il est parsemé d’éléments romantiques et sentimentalistes, le message n’est pas celui de la délivrance par la rencontre. La rencontre véritable et authentique susceptible de chambouler une existence ne semble pas exister dans l’univers de Mieko Kawakami. Il faut se contenter d’instants fugaces, d’une intimité furtive sous un parapluie, de cheveux qui ondulent dans la rafale sous une lune crépusculaire, d’une déclaration larmoyante et de battements de coeur, du vent qui agite les feuilles et fait osciller ombre et lumière en laissant entrevoir le visage de la vie, d’effleurements plus que de rencontres. Et se remémorer ces instants, avec Chopin, avec la lumière…

C’est un beau roman mais ce n’est pas une belle histoire. Ce que j’en tire c’est une leçon d’espoir à laquelle je voudrais croire… Je me réfèrerai à la portée métaphorique du métier de Fukuyo qui est correctrice : guetter l’erreur, traquer la faute et oublier de saisir le sens de ce qu’on lit/vit, c’est l’erreur à ne pas commettre. Pour vivre, il faut se contenter de la beauté de l’imperfection, du caractère sublime de la faute, de la magnificence de l’erreur qui nous rend humain. Corrigez-moi si je me trompe, j’écris. Prochaine étape : je vis, j’accepte la faute, les erreurs et les échecs de ma vie, et je tente à nouveau sans craindre les futurs échecs qui arriveront forcément. De la négation de cette vie incorrecte, je passe à l’affirmation d’une vie imparfaite mais perfectible. C’est cette vie que je dois accepter de revivre une infinité de fois ne serait-ce que pour un instant crépusculaire, pour sentir mes cheveux onduler dans la brise, pour effleurer un instant et aimer pour toujours à jamais, sous un ciel d’un bleu diffus aux milles nuances violacées, sous l’astre opalin contemplé par un autre qui m’attend quelque part (merci Haruki Murakami, merci les japonais). Après quoi, il sera trop tard. Mais est-ce que j’y crois ? Et vous ?

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