Les Derniers indiens / Marie-Hélène Lafon. – Paris : Buchet-Chastel, impr. 2012.

AVT_Marie-Helene-Lafon_277941M9qVdJZ6L__SY344_BO1,204,203,200_« Au pensionnat, Marie s’était battue avec une fille brune qui venait de Lozère et s’appelait Gisèle. Ses parents tenaient une épicerie à Mende, elle parlait un fort accent du Sud et disait que les paysans du Cantal étaient tous des sauvages de la montagne ».

Je me prosterne devant Marie-Hélène Lafon, je croule sous l’admiration pour cette femme qui a su oser, qui a osé dire que le monde paysan n’est pas uniquement peuplé de braves gens ayant su rester proches de la nature où je ne sais quelle autre connerie du genre. Je prends alors la mesure de ma petitesse face à cette écrivaine qui est parvenue à dire le silence, le silence ruminant. Euh donc désolée ça va être long.

Une prose tranchée dans le vif, un style abrupt, des virgules absentes, des adjectifs juxtaposés, une syntaxe malmenée, cravachée, maltraitée – un sacré pied de nez au français académique et nauséabond. Après le choc Marie NDiaye, Marie-Hélène Lafon je vous attendais et je sais que mes mots seront bien dérisoires face à votre courage littéraire, impuissants à communiquer la beauté de vos ouvrages. Marie-Hélène Lafon est incontestablement une moderne, un auteur contemporain. Elle a su dépeindre avec un langage neuf la vieille France vieillissante et agonisante. La France d’en bas, celle des régions rurales enclavées, embourbées dans un néant de neige glacée, isolées de tout, ratant tout, n’ayant que la télé comme point de repère dans un monde mondialisé et en révolution depuis 40 ans. Une r-évolution niée, ignorée par les derniers indiens.

Jean et Marie sont frères et sœurs. Leur mère qui régnait en maître vient de périr. Ils se retrouvent seuls, comme deux étrangers dans un monde qui n’est plus le leur, comme deux chiens dans un jeu de quille. Ils sont les derniers indiens d’une lignée de fermiers qui s’éteint (celle des Santoire), d’un monde qui se meurt. Place au « Nouveau monde », celui de la Politique Agricole Commune, celui de l’agriculture industrielle et du tourisme vert, des gîtes et des hôtes avec leur barbecue qui puent. Ils ont pas honte d’être aussi heureux… Quelle extravagance, quelle indécence, quelle paresse. Une écriture sans dialogues, que du bonheur pour moi. Rien n’est aussi efficace qu’un bon vieux discours indirect libre pour accéder aux pensées et sentiments des personnages. Et ce que Marie-Hélène Lafon a su admirablement saisir, c’est cette mentalité auvergnate, rustre et fermée (la même en Lozère [du nord]), cette incapacité au plaisir qui est pourtant le propre de l’Homme. Cette mentalité c’est aussi l’envie. L’envie inconsciente et niée qui rumine, qui pourrit l’âme devenant vide et âpre, qui remplit un être de néant et d’amertume, qui ronge le cœur insatisfait des créatures fermées et coincées par la crainte des ragots, qui stoppe et frustre les élans du corps. « La mère » (qui revient dans le souvenir de Marie), Marie et Jean, regardent leurs voisins : la famille Lavigne, ces voisins insouciants, négligents, paresseux qui laissent traîner leurs détritus. Ils voient, regardent, observent les femmes et filles d’en face, leurs habits légers, leur linge qui sèche au vent, leurs jambes rasées, leurs cris de joie sans retenue aucune, leurs coiffures à la mode. Ils voient, regardent, observent jusqu’à l’obsession et envient la vie. Ils critiquent, jugent, râlent et enragent intérieurement. Les derniers indiens sont des ruminants. Parmi les voisins, les gens du nouveau monde, il y a l’Alice. Mais l’Alice a disparu. Retrouvée nue, rose dans la forêt noire. Elle n’était pas farouche aussi celle-là, elle l’a bien cherché. Et quand l’Alice s’est mise à pleurer le jour où son chien s’est fait écrasé : pff, ça connaît pas la vie, ça pleure pour un chien, ça a pas fini de pleurer, ça verra. La mesquinerie de ceux qui n’ont pas su vivre. Qui ne vivent pas mais vivotent dans l’abstinence, radins de tout, avares de la vie, avec un compte en banque bien rempli pour rien. Et puis il y a Pierre, le fils, parti en Algérie. On a vu les photos avec une jolie brune. Ça sentait la vie, le bonheur. Puis Pierre a rencontré une femme divorcée au bal. Quelle honte. Il est parti et revenu pour s’éteindre dans la maladie. La mère était victorieuse, satisfaite d’avoir repris son fils. L’Alice métaphore de la vie, l’Alice belle et dansante, l’Alice allégorie d’une jeunesse qui veut échapper à un monde rude et ancestral aux valeurs ridicules. La pitié, la compassion m’a pourtant assaillie quand Jean et Marie vont à Riom pour les courses, qu’on leur klaxonne : ils auraient voulu disparaître. J’ai vu que j’avais du Santoire en moi. J’ai vu que j’étais une sang-mêlée, une Santoire-Lavigne. Car ma mère était l’Alice, belle, dansante, vivante, moderne, négligente, avant-gardiste – maltraitée par les Santoire. Et moi les Santoire m’ont eu, comme un père sévère, ont verrouillé mes élans, ont bloqué mon épanouissement, ont étouffé le feu de mes désirs, ont tué l’Alice avant l’heure.

Heureusement on a aussi beaucoup de pomponnettes ponponnées par chez nous et de plus en plus de Lavigne ! Noyeux Joël à tous les lozériens et cantalous 🙂

Extraits :

« Elle n’avait pas aimé ce métier de paysan, elle n’avait pas eu de métier, elle n’avait rien choisi, rien su, et elle gardait de ces ruminations un goût de fer froid dans la bouche ».

« Elle laissait remonter dans ses rengaines toutes les vieilles paroles de la mère qui étaient entrées et s’étaient déposées au fond d’elle en couches feuilletées, épaisses et durcies. Elle pouvait ruminer, il y avait de quoi pour longtemps ».

« Marie avait attendu. Le prince charmant. Il n’était pas venu. Elle avait su qu’il ne viendrait pas. Qu’elle n’épouserait pas, ne serait pas épousée. Choisie. N’enfanterait pas. Ne continuerait rien. Son corps était sec. Il n’avait pas frémi ».

« Au guichet, des femmes jeunes, que l’on ne reconnaissait pas, parlaient vite, directement en euros, vérifiaient sur l’écran des ordinateurs des chiffres que l’on ne voyait pas ; elles ne vous regardaient pas (…). Leurs mains étaient blanches et lisses, l’été elles vernissaient parfois leurs ongles, et Jean, quand il avait attendu avec Marie au lieu de rester dans la voiture, disait le soir qu’elles étaient drôlement pomponnées, ces femmes du Crédit, elles avaient du temps pour s’occuper de leurs chichis avec ce métier pas fatigant, assises toute la journée dans leur bureau chauffé l’hiver climatisé l’été et payées pendant les congés en veux tu en voilà ».

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