Peine perdue / Olivier Adam. – Paris : Flammarion, impr. 2014.

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« Parfois Antoine a envie de l’envoyer bouler. Il se fout de sa gueule. Répond Yes coach. L’appelle coach Taylor. Comme le type de « Friday Night Lights ». Mais la référence à l’air de lui passer bien au-dessus des oreilles. Je ne regarde pas la télé, il dit. Moi non plus pas trop mais là tu rates quelque chose mon pote. A force il s’y est mis. Au fond ça ne lui déplaît pas de s’identifier à coach Taylor. Du coup il le surnomme Antoine Riggins. Comprenne qui pourra. Des histoires de foot américain. Rien d’important ».

Une tempête sur la côte d’azur a tout emporté sur son passage. Les espoirs, les rêves, les illusions d’une jeunesse dévastée. Le style d’Olivier Adam est aussi violent qu’une tornade, cataclysmique et emblématique de la jeunesse française ravagée. Celle des trentenaires. Cette jeunesse désabusée qui annonce l’avènement de la Lol génération. Celle de ceux qu’on voit encore comme des gosses qui se traînent, désorientés, englués dans la misère sociale, embourbés dans le chômage, le RSA, les contrats précaires et le grattage de chiottes. A côté on a le Nice flamboyant où l’argent coule à flot pour ceux qui glandent rien, ceux qui « investissent », les vieux porcs mafieux qui ont réussi puisqu’ils ont une rolex, qui se croient tout permis y compris le bon vieux droit de cuissage avec les femmes de chambre. A côté on a aussi les vieux. Racistes anti-tout. Société pédophage des Trente Glorieuses qui a bouffé ses gosses. Au XXIè siècle, les trentenaires ont un rêve : avoir un job, une maison et des mômes. A quel moment le mot « projet » est devenu synonyme du mot « rêve » ? Olivier Adam nous fait entendre la voix d’une vingtaine de jeunes qui ont appris à ne pas trop rêver, qui se démènent dans le bourbier économique, s’enlisent dans les marécages obscurantistes, se dépolitisent et font exploser les scores du FN, s’enterrent vivants dans le mirage de la réussite-rolex. Les gars vont essayer de rattraper le train, continuent de croire que le football Real TV peut les rendre riches et célèbres mais seront piégés dans l’étau des magouilles. Les filles vont cumuler des contrats d’aides à domicile et de femmes de ménage, se présenter au casting de la Nouvelle Star, élever leurs gosses tant bien que mal. Antoine « Riggins » passe à côté de son fils. Léa vomit ses parents trop traditionnels et déconnectés. Marion se ment à elle-même en optant pour la sécurité apportée par un bof. Jeff rêve d’un foyer chaleureux loin du camping. Perez et sa rolex font plier les politiques, rêvent de putes et de jacuzzi ou de femmes de chambre qui font résistance. « Coach Taylor » pense « famille » mais aime Louise, sa propre contradiction soulignant son impuissance à guider les jeunes. Tous passent à côté de leurs vies. L’ascenseur social est bloqué mais on continue de rêver à la manière d’un Matt Saracen ou d’un Tim Riggins. Et là on dit merci Olivier Adam, merci d’achever ce roman sincère par cette sublime référence qui sonne comme un hommage à toute une génération de chômeurs spécialistes de séries télévisées, qui en fait une culture, la sienne. Je repense alors avec nostalgie à Friday Nights Lights, je repense à la courageuse et wondermanesque Tyra Colette. Je pense à tous ces jeunes qui lâchent rien, qui n’espèrent même pas se tirer de la merde une fois pour toutes mais qui continuent d’endurer et de tenter de vivre malgré le risque permanent de la tempête. Olivier Adam a placé la jeunesse française en vigilance orange.

« Il a mis fin à la séance un peu plus tôt que d’habitude. De toute façon ils étaient crevés. C’est toujours pareil à cette époque de l’année. Le championnat plus la coupe, plus les entraînements deux soirs par semaine, le tout après leurs journées de travail, à la fin ils n’ont plus de jambes. Les joies du foot amateur. Un goal chauffeur de bus. Une défense de chômeurs, de manutentionnaires, d’ouvriers agricoles et d’employés chez Avis. Un milieu de maçons, de mécaniciens, de vigiles et de peintres en bâtiment. Une attaque au RSA sauf l’ailier droit bagagiste à l’aéroport. Un entraîneur ancien prof de sport au collège. Et puis Antoine. Ancien grand espoir du foot d’ici. Ancien mécanicien chez le père Dumas. Et déjà ancien homme à tout faire du camping Perez. Suspendu jusqu’à nouvel ordre et perdu dans les limbes, inanimé sur son lit d’hôpital ».

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