Les Visages de Victoria Bergman : Persona (1) / Erik Axl Sund. – Arles : Actes Sud, DL 2014.

Noir c’est noir.

Chers lecteurs de polars,

Mais comment parvenez-vous à dormir le soir ? Car dimanche soir, Morphée a eu un mal fou à s’emparer de mon esprit tenaillé par la peur et l’écoeurement. Moi la petite crevette rose échouée au royaume du roman noir… Imaginez un tout petit crustacé aux yeux de merlan frit seul dans son studio qui sursaute au moindre bruit et tressaille à l’idée que son voisin pourrait être un violeur tortionnaire. Mais bien sûr que je me suis relevée pour vérifier si la porte était bien fermée, qu’est-ce que vous croyez ? Puis, je me suis recouchée dans mon pyjama ridicule de crustacé rose et j’ai repensé à Victoria Bergman.

J’ai repensé aux cercles de pédophiles, aux trafics d’enfants migrants, aux violeurs scatophiles, aux enfants-soldats violeurs tortionnaires assassins, aux pères incestueux, aux victimes d’inceste et à ce qu’elles pouvaient devenir. Je me suis demandée comment on pouvait devenir un monstre, qu’est-ce qui pouvait entraver le développement moral et psycho-affectif d’un enfant. Un enfant devenu adulte qui aurait poussé de traviol, comme une plante sans tuteur ou avec un tuteur tordu. ça cogitait vraiment trop pour pouvoir roupiller, y avait trop de monde dans ma p’tite tête de linotte. Non seulement Erik Axl Sund m’a bien baladée pendant 474 pages mais il m’a fait comprendre qu’un polar psychologique vaut bien mieux que n’importe quel cours de psycho à la noix. Comment de victime devient-on bourreau ? Qu’Est-ce qui entrave la construction identitaire, la formation d’un tout cohérent identique à soi-même – d’une personne? Quels mécanismes de défense un individu peut-il mettre en place ? Comment tout refiler à son inconscient (il bosse lui, c’est lui qui se tape tout le taf) quand la douleur est insurmontable? Victoria refoule, oublie et se souvient, se démultiplie pour déjouer le moi pathogène – le moi « faible » qui a souffert et laissé faire. Elle s’enlise dans la haine et la souffrance, se perd dans l’abîme qui s’est creusé en elle. Le moi de Victoria s’est brisé en mille morceaux de miroirs tranchants, a dû imploser, éclater en mille moi frénétiques qui cherchent à s’aider ou se mettent les bâtons dans les roues, sont en lutte pour s’aimer, s’engueulent ou papotent. Elle est parvenue à créer un moi de survie mais qui reste fragile et menacé par les autres moi… Ça grouille là-dedans. C’est noir. Femme fragmentée, ange innocent aux mille visages. Avec Victoria Bergman, la schizophrénie a quelque chose de poétique, elle brille comme le soleil noir de la mélancolie.

Ajoutez à cela la narration d’un auteur manipulateur qui contrôle vos émotions, joue avec vous à un jeu de Qui est qui et Qui fait quoi. Entre le polar et vous, une relation d’emprise psychologique et de dépendance affective s’installe. Je n’ai pas pu le lâcher, ou c’est lui qui ne m’a pas lâchée… Ce premier tome, je l’ai dévoré parce que j’ai pris Victoria en affection. Ce qui me laisse penser qu’en effet je suis sûrement profondément timbrée. Bon et puis y a une psy violée par des enfants soldats au Sierra Leone, un pédophile idéologue qui soutient que le désir d’enfants est naturel, une femme inspecteur qui lâche pas le steak, un médecin légiste précis et amateur de digressions, un procureur qui ne m’inspire pas du tout confiance…

Loin du monde des bisounours et des crevettes roses, on nous oblige à regarder le réel dans ce qu’il a de plus noir. Bref, noir c’est noir. J’ai pas fermé l’œil. Ames sensibles s’abstenir (ou pas).

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