Le Chardonneret / Donna Tartt. – Paris : Plon, impr. 2014.

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Donna Tartt offre une peinture de l’Amérique contemporaine assaisonnée à la sauce hollandaise : un soupçon de luminosité crémeuse et dorée sur son lit d’ombres et de ténèbres.

Le Chardonneret, c’est juste 15 années de la vie infiniment détaillée de Théo Decker – un roman d’apprentissage sorti tout droit de la cuisse de la « bildung » du XIXè siècle et des grands maîtres que sont Dickens et Dostoïevski puis Proust. L’histoire de Théo commence avec la faute et ce qui en résulte : la responsabilité. Convoqués au collège pour cause de fumette clandestine, Théo et sa mère font un détour par le Metropolitan Museum. Là-bas, il trouvera Pippa dont il sera névrotiquement amoureux pour l’éternité, le grand-père de Pippa et le Chardonneret – œuvre du néerlandais Carel Fabritius datant de 1654. Mais surtout, il y perdra sa mère dans un attentat terroriste. Volant le tableau et fuyant les décombres, l’Oliver Twist du XXIè siècle se perdra un peu sur la 5è à New-York au sein d’une famille bourgeoise qui le recueillera, un peu à Las Vegas chez son père « alcoolérique », un peu au pays du Chardonneret, à Amsterdam, la ville des paysages dorés. Poursuivi par un incurable sentiment de culpabilité, il partira à la recherche du temps perdu, voyagera entre fugues et drogues, fuites et alcool, au cœur d’une Amérique contemporaine aliénée par la toute-puissance de la finance et des écrans plats menant à l’overdose d’informations. D’un coup de pinceau magistral, Donna Tartt brosse le portrait monumental d’une conscience moderne naufragée, perdue dans les méandres ombragés d’une mémoire confuse et douloureuse. Si lueur il y a, elle réside dans l’amitié. L’amitié avec Boris, son Hermione Granger, qui n’aura de cesse de l’appeler « Potter ». Théo, ce Potter scarifié au plus jeune âge, poursuivi par ses propres démons innommables, séparé à jamais de sa mère par le hasard dont aucune baguette de sureau ne peut venir à bout. L’amitié avec Hobbie, l’oncle de Pippa qui le recueillera, antiquaire au velours côtelé, figure passéiste qui enraye la terreur de l’oubli. Lueur qui se dessine aussi en la personne de Pippa, figure d’un amour idéalisé. Pippa la rouquine au charme troublant, la Ginny Weasley de Potter, la résurrection de la mère perdue. Donna Tartt a peint le tableau d’une conscience emprisonnée dans le passé, dont le destin et les réactions émotionnelles furent scellés à un instant T. Cette conscience, c’est cet oiseau domestiqué par la vie, enchaîné à son perchoir, résigné à l’idée de ne pas pouvoir voler. C’est le Chardonneret. C’est tragique, divin et sublime. Nous ne volons que par le biais de l’art ou de l’illusion, nous ne brisons nos chaînes que par le biais du trompe-l’œil mais nous ne sommes jamais dupes. Fabritius avait peut-être tout figuré, Donna Tartt a tout dit.

Il fallait bien 10 ans de boulot d’une écrivaine timide et talentueuse et 800 pages de digressions ombrageuses pour faire surgir la lumière. Un tableau de maître.

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