L’Eté polaire : Polarsommar / Anne Swärd. – Paris : Buchet/Chastel, DL 2016. (Publié en Suède en 2003)

mer de nuage

« Kaj s’incruste, alors qu’elle aurait dû quitter la maison depuis des années. Sa vie… parfois, je l’imagine comme une fête où elle est venue sans y avoir été invitée. Elle s’y est introduite en douce et n’ose même pas sortir fumer de peur de ne pas parvenir à y revenir. Peu importe le nombre de fois qu’on lui dit qu’on l’aime, elle l’oublie aussitôt ».

Kaj. Le petit bébé laissé dans le vestibule. On a beau l’aimer, ça fuit de partout. C’est troué, percé, ça garde pas. Impossible à remplir d’amour. La fille au cheveux de feu et aux yeux de glace. Violente, blessante, oppressante, crispante, étouffante, impossible à aimer. Collectionneuse de mouches : une mouche par journée d’absence. Coincée dans le rituel, dans la boucle temporelle de la solitude. Et les demi frangins qui essaient de se faire une place. Un qui aime, l’autre qui fuit. Et la belle mère qui aimerait aimer. Et l’autre qui va et vient. Et nous qui sommes témoins des allées et venues, entrons dans la tête de tous les membres de la famille, suffoquons dans la chaleur asphyxiante de cet été suédois et pressentons le drame… J’aime tous les personnages d’Anne Swärd. Ils s’autorisent tout : chouiner sur leur passé, partir sans laisser de traces, faire chier le monde, intoxiquer les autres. Piégés dans une sorte de déterminisme psychologique. Insupportables. Cloués dans leurs émotions et pulsions infantiles. Avant L’Embrasement (cf. chronique du 18/07/14), Anne Swärd avait laissé ce premier roman dévoilant son talent pour le traitement du thème la famille, cette toile de relations ambivalentes et ses affinités électives – avec ses tentatives d’éloignements et de rapprochements – cette dialectique perpétuelle entre amour et haine, emprise et fuite, intimité et distance, compréhension et méconnaissance, protection et abandon. Avec ce huis clos familial et polyphonique, ce roman choral qui ne suit aucune logique si ce n’est celle du tumulte intérieur des personnages, l’auteure suédoise a capté toute la polarité électrique de la cellule familiale où s’affrontent les charges positives et négatives. Comme dans L’Embrasement, elle surfe sur les oppositions, joue sa partition sur fond d’antonymie, crée sa poésie névrotique à base d’oxymores, navigue sur des eaux gelées où scintille la lumière solaire. Tous ses personnages baignent dans la lumière électrisante des luttes internes et tensions familiales, dans la violence des amours qui vous glacent et vous brûlent – dans la lumière pâle et la lourdeur étouffante d’un été polaire.

Un style frais comme la rosée du matin, tiède comme une brise estivale et marine. Quand je lis Anne Swärd, je survole des pôles imaginaires et lointains, marche sur un désert de glace où brille une lumière chaude et divine. Je suis loin et je ne suis jamais aussi proche de moi-même. Je suis bien. Paisible et incandescente.

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