Le Grand marin / Catherine Poulain. – Paris : éditions de l’Olivier, impr. 2016.

Capture

C’est pas l’homme qui prend la mer, c’est la femme.

« J’ai peur des maisons, des murs, des enfants des autres, du bonheur des gens beaux et qui ont de l’argent ».

En été je sens toujours l’appel de la mer… l’appel de quelque chose d’autre, d’autres horizons lointains, d’autres déserts au bout du monde. Eté rime avec désir de partir, prendre le large, changer d’ancrage, dénouer et laisser aller la barque, braver les vents de la routine, fuir les eaux douces du confort sécuritaire, sentir mon corps trembler et hurler sous la tempête – ne pas se laisser ensevelir sous la marée haute du quotidien et d’un système qui nous noie. Alors j’ai suivi Catherine Poulain, Lili le petit moineau et son grand marin.

Je suis partie pêcher le flétan, le saumon et la morue en Alaska. J’ai harponné et éviscéré des centaines de poissons, j’ai bouffé leurs cœurs crus et bu leur sang – comme une folle, une désaxée, une dérangée. J’ai retrouvé l’instinct primaire réprimé. Migrante sans papiers, j’ai plongé nue dans une mer noire et profonde, dans un océan de lave en fusion. J’ai dormi à même le sol, j’ai pleuré en silence de ne pas être aussi forte qu’un homme, j’ai tendu des cordes qui ont écorché mes mains jusqu’au sang, j’ai lancé des filets sous les mouettes hilares, j’ai failli crever de la vengeance d’un poi(s)son, je me suis soûlée à n’en plus pouvoir jusqu’à repeindre la ville en rouge, j’ai rencontré de vieux indiens qui ont tout vécu, j’ai goûté le frisson du danger, j’ai embrassé la mort sur les lèvres, j’ai laissé le sel gercer mes lèvres de femme et j’ai oublié la fadeur de mon existence, j’ai laissé mes cheveux sécher à l’air marin, j’ai laissé mon visage rougir de sensations et brûler au soleil, j’ai affronté l’humidité qui m’a glacée les os et j’ai laissé la pluie fine et douce couler sur mon corps… comme le grand marin. Dieu grec silencieux et beau comme l’océan, fier et altier sur la proue du bateau. Statue de marbre au reins durs, aux mains fortes et rugueuses, aux yeux jaunes qui ont percé mon âme à jour – le lion de mer m’a prise comme un poisson entre ses filets. J’ai écouté le mugissement des vagues folles, j’ai cru mourir emportée par la houle déchaînée, j’aurais voulu finir en écume et non comme une femme vieillissante. Moi aussi « j’aurais voulu être un bateau que l’on rend à la mer ». C’est beau la passion.

Pendant 367 pages, j’ai été une runaway, résolument libre. Libre de tout ce qu’on me dicte au quotidien. C’est pour ça que je replonge toujours, irrémédiablement, dans les fleuves noirs de la fiction, comme une camée accroc à la liberté illusoire.

C’est pas l’homme qui prend la mer, c’est la femme (et elle préfère pas la campagne). Les vents ont tourné.

« – Embarquer, c’est comme épouser le bateau le temps que tu vas bosser pour lui. T’as plus de vie, t’as plus rien à toi. Tu dois obéissance au skipper. Même si c’est un con – il soupire. Je ne sais pas pourquoi j’y suis venu, il dit encore en hochant la tête, je ne sais pas ce qui fait que l’on veuille tant souffrir, pour rien au fond. Manquer de tout, de sommeil, de chaleur, d’amour aussi, il ajoute à mi-voix, jusqu’à n’en plus pouvoir, jusqu’à haïr le métier, et que malgré tout on en redemande, parce que le reste du monde vous semble fade, vous ennuie à en devenir fou. Qu’on finit par ne plus pouvoir se passer de ça, de cette ivresse, de ce danger, de cette folie oui ! »

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s