Le Livre des Baltimore / Joël Dicker. – Paris : éd. Le Fallois, impr. 2015.

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« Si t’as pas une rolex à 50 ans, t’as raté ra vie. » Jacques Séguéla

« L’Amérique, l’Amérique, je veux l’avoir et je l’aurai. »

« L’ombre de Philip Roth plane au-dessus de cette laborieuse entreprise romanesque. Joël Dicker croit réécrire Pastorale américaine, mais il nous donne plutôt un nouvel épisode du  Club des cinq  honorablement troussé. » Eric Chevillard, Le Monde des Livres

On pourrait décrire Le Livre des Baltimore ainsi : « Avec un phénomène de page-turner admirablement maîtrisé, l’auteur nous plonge dans une histoire au suspense haletant dont le cœur repose sur un Drame ». Ou pas. Car il n’est jamais trop tard pour apprendre à lire et chroniquer.

Dicker sait nous tenir en haleine, certes. De là à dire que son œuvre repose sur le suspense et n’est qu’une production littéraire grand public superflue sur laquelle nos éminents chroniqueurs du Monde ou de l’Obs peuvent se permettre de chier : non. Dicker est bien le spécialiste du déroulement, du retour en arrière, du « comment on en est arrivé là ». Mais s’il nous tient en haleine, c’est par la justesse de son intrigue, la restitution d’un monde contemporain admirablement bien cerné et l’authenticité de ses personnages. Personnages auxquels on s’attache malgré les clichés, avec lesquels on rit, pour lesquels on pleure. Dicker nous ballade, nous propulse dans le passé et nous ramène au présent en mode retour vers le futur. Il surfe sur le temps et nous fait bouffer du flashback jusqu’à la nausée comme dans un manège à sensations fortes. Mais les sensations sont bien là. Et l’ennemi de la littérature, c’est la raison. Ses amis : la sensation, l’émotion, le sentiment, le cœur. 

Le Livre des Baltimore c’est, au fond, une histoire simple. Celle de l’amitié, de la famille. De nos amitiés et de nos familles à tous. C’est l’histoire des relations humaines et de leurs complexités, racontées simplement, sans figures de styles surfaites bonnes pour l’ignoble commentaire de texte et la charcuterie littéraire. Steak haché d’émotions. Boucherie des mots. Bullshit d’élite. Bref, c’est l’histoire de la famille Goldman : celle des Goldman de Baltimore qui ont tout et des Goldman de Montclair qui appartiennent à la middle-class. Marcus Goldman est un Montclair. Il voit et raconte cette distinction de classes entre les deux branches familiales. Il raconte le harcèlement scolaire de son cousin Hillel, un Baltimore. Il raconte l’adoption de Woody par les Baltimore : le gosse des rues qui ne craint rien sinon l’abandon et qui va exploser la tête des harceleurs. Woody, l’étoile montante au besoin névrotique de faire ses preuves et qui veut jouer en NFL. Il raconte la rage de vivre du petit Scotty, atteint de mucoviscidose. Ils raconte comment nos 4 fantastiques sont devenus inséparables, liés par une de ces amitiés adolescentes qu’on croit éternelles tant qu’on n’a pas fait le deuil. Puis vient la vie et s’amènent les rivalités, puis se joue le match des égos, puis débarquent la jalousie et l’envie et s’infiltre la rancune silencieuse dans les âmes. Puis vient la fille, la sœur de Scotty, qui sent bon le shampoing à l’abricot. Ça y est, le club des 5 est constitué. Et maintenant qu’est-ce qu’on fait, on chasse les méchants ? Crétins de journalistes.

Le Livre des Baltimore évoque la fragilité de nos existences, la précarité de nos positions, l’instabilité de nos relations soumises aux aléas de la vie et à l’évolution de nos identités et sentiments. C’est le livre du délitement de nos amitiés, de l’effritement de nos familles, de la déliquescence de nos amours, de l’émiettement de nos cœurs d’enfants, de la dislocation de nos émotions adolescentes, de la brisure de nos rêves, de la déchirure de nos liens. Il parle de notre capacité à aimer, avalée par un monde vorace et complexe, gourmand de nos émois, nos identités, nos sincérités et nos illusions.

Le roman remonte aux origines des rivalités familiales entre les pères de Marcus et Hillel. Il retrace la généalogie des sentiments enfouis et des non-dits. Les pages se tournent et ramènent les remous à la surface. Un travail souterrain se prépare et gronde. L’implosion sera rendue possible par un monde instable qui menace sans cesse les bonheurs individuels. Les humains construisent et bâtissent à la sueur de leur front. Ouvriers de leurs vies, ils suent pour préserver leurs familles, leurs relations, leurs amours. Mais le bonheur n’est qu’une construction précaire. Une tour immense et fière, affichant une puissance trop insolente pour pouvoir perdurer. La chute des Goldman de Baltimore s’inscrit dans un contexte : celui de l’incertitude et l’insécurité d’un monde post 11 septembre, celui de la crise des subprimes de 2008 (qui propulsera Oncle Saul dans sa chute). D’un monde des apparences ayant surclassé l’être, d’un monde où rien n’est jamais acquis et où rien ne dure. Un jour, le vernis brillant s’écaille, la peinture blanche des portails pavillonnaires s’effrite… Le Livre des Baltimore est celui d’une génération soumise au monde de l’éphémère, à la versatilité des marchés et des renommées, à l’oscillation des emplois, aux cordons effilochés de la bourse, aux flux rapides d’informations mouvantes et d’argent irréel. Les relations et identités sont à l’image de ce monde : fluctuantes, mouvantes, incertaines. Funambules du XXIè siècle marchant prudemment sur le fil de la vie, cherchant à conserver un équilibre toujours précaire. Nos relations, nos amitiés, nos familles, nos amours ne tiennent qu’à ce fil. Le Livre des Baltimore raconte tout cela.

C’est un livre sur l’obsession furieuse de la réussite, sur l’ascension sociale et la décadence. Obsession qui n’est pas propre à l’Amérique. A celui qui pissera le plus loin avec sa Rolex. On se compare, on s’admire, on se mire, on aime, on envie. Course frénétique à l’argent et la reconnaissance. Festival d’égos qui se mirent les uns dans les autres. Ballet de vanités. Egos pris dans le regard des autres. Des moi qui ne sont plus que des reflets. Des ombres qui se parent et se comparent. Mais il y aura toujours plus riche, plus beau, plus talentueux. Oncle Saul a « surclassé » les Montclair. Au tour des Baltimore d’être surclassés. On ne peut que se perdre dans l’infinité du surclassement. On ne peut que se brûler les ailes dans le ciel d’une réussite trop désirée. Ne reste ensuite que les larmes pour rouler sur les morts. Ne reste que la dignité qui n’a pas de prix. Ne reste plus qu’à surmonter car il y aura d’autres chutes.

Le Livre des Baltimore ne raconte pas un drame mais des drames car la vie n’est rien d’autre qu’une succession de drames à déjouer. Tout simplement. Le cœur du livre n’est pas le drame, un drame qui nous serait révélé en dernier lieu après des pages de « suspense haletant ». Le suspense n’est rien dans ce livre. La vie est tout. Pas de résolution finale, pas de nouvel épisode à suspense en mode Club des 5 dont l’amitié résiste à toute épreuve. Seule une infime partie de la fragilité des choses subsiste. Et c’est ce qui est beau.

« Arrête avec les drames, Marcus. Il n’y a pas un Drame mais des drames. Le drame de ta tante, de tes cousins. Le drame de la vie. Il y a eu des drames, il y en aura d’autres et il faudra continuer à vivre malgré tout. Les drames sont inévitables. Ils n’ont pas beaucoup d’importance, au fond. Ce qui compte, c’est la façon dont on parvient à les surmonter ».

Mais il n’est jamais trop tard pour apprendre à lire et chroniquer M. Chevillard. Peut-être n’avez-vous pas lu le Club des 5 quand vous étiez petit ou peut-être n’avez-vous pas lu ce livre jusqu’à la fin (j’ignore ce qui est pire). Peut-être que si vous et vos collègues journalistes aviez lu ce livre attentivement, jusqu’à ce passage cité ci-dessus qui explique tout et démolit l’idée de suspense et de Club des 5, peut-être que si vous vous étiez un peu détaché de votre grande culture littéraire et que vous aviez lu avec votre cœur et non avec votre raison pompeuse d’écrivain des éditions de Minuit, et bien peut-être auriez-vous compris que ce livre est une bombe dans vos tours d’Ivoire vieillottes et dans votre littérature snob et poussiéreuse. Peut-être auriez-vous pu mesurer la beauté de ce livre qui a manifestement su toucher toute une génération et tout un peuple, excepté les grands journalistes qui utilisent le mot « troussé ». Peut-être devriez-vous laisser la parole à ce peuple, cette masse qui bouquine avec un cœur simple, cette populace amatrice de livres à suspense qui a bien plus à dire que tous les grands chroniqueurs officiels réunis. Oui, je me permets de vous dire, à vous et vos collègues, moi la petite provinciale à la culture littéraire lacunaire, moi la petite ploucasse insolente et inconnue au bataillon – je vous le dis : plus ça va et plus vous passez à côté, plus vous vous plantez en beauté, plus vous êtes supplantés par un peuple de lecteurs qui n’a plus besoin de vos analyses aigries et de vos bullshit d’élite.

Dicker signe une œuvre puissante et monumentale. On craint la chute. Gardez la tête froide Joël et tout ira bien 😉 On est là, on vous soutient.

L’Amérique

Kids (pour le Club des 5 : Hillel, Woody, Marcus, Scotty et Amanda)

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