Chanson douce/Leïla Slimani. – Paris : Gallimard, impr. 2016

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Leila Slimani se détache de ses origines, de son genre, de son identité pour chanter doucement, mais surement, une facette dérangeante de la France du XXIè siècle. Elle entonne la mélodie d’une France profondément inégalitaire où l’exclusion, l’isolement et la solitude sont le mal du siècle. Leïla Slimani ne nous berce pas d’illusions mais nous secoue de vérité sociale et humaine. La pauvreté n’est pas une question d’ethnie. Seule la lutte de classes a du sens, persiste et signe en ce 3è millénaire où la pauvreté menace (presque) tout le monde. L’identité en soi n’intéresse pas Leïla Slimani (cf. https://www.letemps.ch/culture/2017/01/06/leila-slimani-ne-realise-toujours-jai-recu-goncourt). Seuls comptent les individus piégés à différentes échelles dans un système d’interdépendances.

La force de ce roman, c’est d’avoir bousculé les conventions en créant ce personnage de nounou française « de souche », Louise, travaillant pour une avocate française d’origine maghrébine, Myriam. Myriam et son mari (Paul) habitent dans le Xè arrondissement. Ils appartiennent à la « bourgeoisie bohême », cette classe sociale aisée et bienveillante qui a toujours de vieux gilets à donner, qui refuse que ses enfants regardent BFMTV, qui se nourrit bien, qui travaille beaucoup et (soyons fous!) part en vacances avec la nourrice. Louise, quant à elle, a perdu son mari et sa fille ne donne plus de nouvelles. Elle habite seule à Paris, dans un studio miteux, a plusieurs loyers en retard et son proprio la harcèle. C’est une nounou parfaite, qui s’occupe bien des enfants et, accessoirement, fait aussi le ménage et la cuisine. Bref, une bonne. Elle n’a de vie que dans l’univers de Paul et Myriam. Une fois qu’elle s’évanouit dans le RER, c’est comme si elle n’avait pas d’existence sauf pour dormir et recevoir des factures qui s’accumulent, s’accumulent… D’ailleurs, tout s’accumule en elle. Comme une poussière infâme refoulée sous un tapis. La haine s’amoncelle par petites couches, la frustration moisit dans son âme, l’isolement la ronge, le désir d’ascension sociale pédale dans la semoule. Louise se projette, s’imagine vieille et seule, ensevelie sous une montagne de factures. Plus que le déroulement d’un profil de meurtrière, je dirais qu’on assiste plutôt au récit d’une noyade, celle d’une personne profondément isolée qui perd pied, qui se déshumanise peu à peu jusqu’à ne devenir plus qu’un magma noir de haine et d’angoisse. Jusqu’au pétage de plombs. Parfaitement crédible à mes yeux. L’auteur s’est d’ailleurs inspiré d’un fait divers à New York.

Alors oui, on a cette dimension sociologique qui pose la question de la place des femmes aujourd’hui. De ces femmes tiraillées entre le désir de réussite professionnelle et le désir d’enfants. Ces femmes qui, faute de temps en ville, ne parviennent plus à gérer le foyer. Ces femmes qui délèguent l’éducation des enfants et les tâches ménagères aux nounous, allant jusqu’à recréer, bien involontairement, une forme de domesticité que l’on croyait révolue. On y trouve aussi l’idée d’une quête vaine de la liberté, de ces relations d’interdépendance qui se dessinent au cœur d’une économie injuste. Louise a besoin de Myriam et Myriam de Louise. Myriam dépend de la bonne marche de son travail, de Paul et du travail de Paul, de leurs beaux-parents quand ils veulent partir en vacances. Louise dépend de la bonne foi de son propriétaire, de Paul et Myriam, mais surtout des enfants… On a cette toile de fond sociale qui révèle l’écart entre les préoccupations de classes : « problèmes de pauvres » et « problèmes de riches ». Là où on sent que l’auteure maîtrise le Paris de Zola et qu’un réalisme méticuleux et poignant plane sur cette œuvre. Plusieurs thématiques sillonnent le récit, mais surtout, pour moi, indépendamment du contexte social, il y a un vrai roman avec une forte tension dramatique et de vrais personnages. Et ce personnage de nounou, dans sa déchéance morbide, qui ne sortira jamais la tête de l’eau, est plus « beau » que jamais. Ça vous choque hein ?

Le Goncourt 2016 ne fait pas rire, c’est clair. Mais c’est de la littérature. Point barre. Et son Goncourt, Leila Slimani le mérite amplement. Alors on dit merci.

« Pendant trois jours, Louise fait des cauchemards. Elle ne sombre pas dans le sommeil mais dans une léthargie perverse, où ses idées de brouillent, où son malaise s’amplifie. La nuit, elle est habitée par un hurlement intérieur qui lui déchire les entrailles. La chemise collée au torse, les dents qui grincent, elle creuse la matelas du canapé-lit. Elle a l’impression que son visage est maintenu par le talon d’une botte, que sa bouche est pleine de terre. Ses hanches s’agitent comme la queue d’un têtard. Elle est totalement épuisée. Elle se réveille pour boire et aller aux toilettes, et retourne dans sa niche.

Elle émerge du sommeil comme on remonte des profondeurs, quand on a nagé trop loin, que l’oxygène manque, que l’eau n’est plus qu’un magma noir et gluant et qu’on prie pour avoir assez d’air encore, assez de force pour regagner la surface et prendre une profonde inspiration.

Dans son petit carnet à couverture fleurie, elle a noté le terme qu’avait utilisé un médecin de l’hôpital Henri-Mondor. « Mélancolie délirante ». Louise avait trouvé ça beau et dans sa tristesse s’était subitement introduite une touche de poésie, une évasion. Elle l’a noté, de son écriture étrange, faite de majuscules tordues et appuyées. Sur les feuilles de ce petit carnet, les mots ressemblent à ces branlants édifices en bois qu’Adam construit pour le seul plaisir de les voir s’écrouler.

Pour la première fois, elle pense à la vieillesse. Au corps qui se met à dérailler, aux gestes qui font mal jusqu’au fond des os. Aux frais médicaux qui grossissent. Et puis l’angoisse, d’une vieillesse morbide, couchée, malade, dans l’appartement aux vitres sales. C’est devenu une obsession. Elle hait cet endroit. L’odeur de la moisissure qui s’échappe de la cabine de douche l’obsède. Elle la sent jusque dans sa bouche. Tous les joints, tous les interstices se sont remplis de mousse verdâtre et elle a beau les gratter avec rage, elle renaît dans la nuit, plus dense que jamais.

Une haine monte en elle. Une haine qui vient contrarier ses élans serviles et son optimisme enfantin. Une haine qui brouille tout. Elle est absorbée dans une rêve triste et confus. Hantée par l’impression d’avoir trop vu, trop entendu de l’intimité des autres, d’une intimité à laquelle elle n’a jamais eu droit. Elle n’a jamais eu de chambre à elle ».

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