La Pluie avant qu’elle tombe / Jonathan Coe. – Paris : Gallimard, DL. 2008.

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Ces derniers temps, j’ai eu envie de lire des auteurs connus que je ne connais pas. J’ai notamment rencontré « l’un des auteurs majeurs de la littérature britannique actuelle » : Jonathan Coe. Apparemment j’ai eu le chic pour choisir le roman qui n’est pas représentatif de son œuvre. Peu importe. Ça m’a quand même permis de comprendre (enfin je crois) pourquoi il était « majeur ». La Pluie, avant qu’elle tombe est un des meilleurs romans sur la famille qui m’aient été donné de lire.

Bon, pour résumer : une vieille tante vient de mourir en léguant des cassettes (cool des cassettes 😉 ) à son arrière-petite cousine, Imogen, dont elle avait perdu la trace. Sur ces cassettes, elle commente 20 photos et déroule le film de la vie d’Imogen, de son histoire.

On devrait tous avoir un ancêtre un peu space comme ça qui se sente redevable au point de penser que c’est pour lui un devoir de nous léguer notre histoire, nos origines, les événements heureux ou malheureux qui ont façonné notre personne. On serait peut-être moins paumés, ou pas. En fait c’est peut-être bien de ne pas trop en savoir parfois. Bref.

Ce roman, c’est une épopée au coeur de la psyché familiale et générationnelle qui met en lumière le fil d’Ariane émotionnel des âmes (ici celles de la grand-mère, la mère, la petite fille). C’est comme s’il reconstruisait pièces par pièces le puzzle de l’âme unique de la famille. Une âme bien souvent meurtrie par la violence des mots et des silences, des présences et des absences. L’auteur révèle la transmission inéluctable des blessures, le manque d’amour génétique, le mal-être héréditaire. Attention, âmes sartriennes sensibles persuadées que chaque individu est pleinement responsable de ses actes : s’abstenir. Ici, l’individu est le produit de son histoire, ses émotions sont conditionnées par d’autres émotions et événements antérieurs à sa naissance. Un point de vue que je ne partage pas totalement. Je crois qu’on peut toujours dépasser le passé, non pas par le pardon mais par l’humour bien sûr (euh oui j’en ai, on dirait pas dans cette chronique mais en même temps je suis pas là pour rigoler). Revenons à nos p’tits moutons. Chez Coe, chaque individu est membre d’une cellule familiale complexe qui répond à des phénomènes déterminés. Bien évidemment, ça ne peut pas se terminer autrement que par un drame et c’est ce drame qui nous sera révélé à l’issue des 20 photos. Ce drame d’une violence inouïe qui aurait tellement pu ne pas avoir lieu, qui n’empêche pas l’amour le plus sincère d’exister mais témoigne d’une incapacité à aimer (soi-même et sa descendance). Oui je sais, c’est tragique et ça fait froid dans le dos. Bon vous l’aurez compris, si vous voulez passer un moment léger, ne lisez pas ce livre. Lisez plutôt Legardinier et des histoires de chats qui mettent des bonnets de Noël.

Ce roman c’est aussi une narration admirablement maîtrisée, une intrigue parfaitement construite au cours de laquelle l’auteur parvient à inscrire l’individu dans l’Histoire. Cet individu cellulaire dépendant de la vaste cellule mondiale qui tourne sans se soucier de ses micro-organismes. Ce petit individu de rien du tout menacé par les bombes, les exils et séparations qui en découlent. On remonte alors aux années 40, en Angleterre, quand la tante Rosamond a dû s’exiler chez les parents de sa cousine Béatrix (déjà bien abîmée la p’tite). On poursuit notre route dans les années 60-70 où l’on comprend qu’une tante homosexuelle aurait mille fois plus d’amour à donner qu’une mère non aimée qui ne s’aime pas.

Puis il y a ces événements déclencheurs qui se font échos et enferment les êtres dans une sorte de destin. Ça, je n’aime vraiment pas. Tout peut partir d’un chien qui s’enfuit, et y revenir. Pour Coe, la boucle est bouclée et semble ne jamais pouvoir se rompre pour s’ouvrir sur une autre. Dans son cardio-puzzle, il ne manque pas de pièces, on les retrouve toutes à la fin comme s’il y avait une logique à tout ça (en l’occurrence une logique funeste) et c’est bien dommage. Il faut nourrir l’espoir que ce ne soit pas le cas. Autant s’acheter un autre puzzle et, ma foi, recommencer.

Un roman bouleversant, bien écrit, émouvant et douloureux. Un roman qui parcourt trois générations de femmes et mêle l’intime à l’historique, le dit au non-dit, la violence à la douceur, la pluie au ciel d’azur.

Extrait :

« Ce qui nous amène directement, Imogen, à l’objet de ces cassettes. A ce qui me fait te parler aujourd’hui. J’arrive au terme de ma vie et, pour des raisons que j’espère tu comprendras en écoutant ces enregistrements, j’éprouve une obligation envers toi, un devoir que je n’ai jamais vraiment accompli. Il y aurait diverses manières de soulager ma conscience. Bien sûr, je vais te léguer de l’argent. Cela va sans dire. Mais il y a d’autres choses qui ne sont pas aussi simples. Il y a autre chose que je te dois, et qui est infiniment plus précieux ; quelque chose d’inestimable, au sens le plus littéral du terme. Ce que je veux te laisser par dessus-tout, Imogen, c’est la conscience de ton histoire, de ton identité ; la conscience de tes origines, et des forces qui t’ont façonnée.

Il me semble que sans cette conscience, tu es désavantagée. Un désavantage aggravé par d’autres handicaps. Pour la plupart des gens, surtout les jeunes, l’un des moyens d’acquérir cette conscience consiste à regarder des photos : des photos d’eux-mêmes quand ils étaient enfants, des photos de leurs parents, de leurs grands-parents et même d’ancêtres plus lointains. Mais toi, tu n’a jamais eu cette chance ».

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