Je suis une fille de l’Hiver / Laurie Halse Anderson. – Paris : La Belle Colère, impr. 2016.

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Je veux manger ce cupcake

Laurie Halse Anderson nous fait bouffer de la mentalité anorexique et nous empiffre de mal être post-adolescent. Elle remue les états d’âme adulescents, monte en neige la noirceur d’un esprit possédé, mixe les affres d’un corps qui se hait et verse sur le tout un glaçage acide parfumé à la mort. Elle nous fourre dans la bouche une stylistique trop calorique, une poésie funèbre et indigeste, des mots que l’on refuse d’avaler, une vérité psychique qui refile la nausée. Quand on aurait envie de dire aux sacs d’os : « mais y a des gens qui crèvent de faim alors ayez la décence de bouffer bordel », Laurie Halse Anderson nous fait comprendre combien c’est inutile voire absurde. En s’intéressant ainsi aux troubles alimentaires, l’auteure s’est incontestablement hissée au rang des Master Chef de la littérature Young Adult. Elle a su badigeonner le portrait d’une post-adolescente, Lia, en proie à une descente aux enfers de la maigreur et harcelée par le fantôme anorexique de son amie Cassie. On ingère difficilement ces pages qui laissent un goût amer sur la langue, saisissant peu à peu le sens de l’expression « être mal dans sa peau ».

Leur peau, elles la voudraient fendue par une fermeture éclair qu’elle rêvent de dézipper pour s’en extirper. Victimes des canons de la mode, du diktat des mannequins squelettiques, du culte de la minceur ? Pas seulement. L’anorexie est surtout ramenée à cet élan morbide du corps adolescent en mutation, cette haine du corps qui les condamne à être ici et maintenant, à vivre dans ce monde. Le trouble alimentaire est décrit comme une aspiration à la disparition, à la libération de la matière, la sortie de l’enveloppe, la mue du papillon. Prisonnières de leurs corps dégoulinant de graisse (là où nous voyons que des os), elles visent le zéro, non pas le 45 ni le 40 ni le 38 : le zéro kg. Le rien. Le néant. La libération. La volute de fumée. La vapeur la plus pure. Elles sont les filles de l’hiver qui aspirent au même décharnement que les arbres, à un corps squelettique dépouillé de toute impureté matérielle, à la légèreté d’un flocon de neige.

L’appel de la mort se fait entendre, sous les traits du fantôme de Cassie, et se glisse tel un poison dans les os de Lia. Des lianes aux ronces perforantes incisent sa peau et étouffent son âme désirante. Le personnage en proie aux hallucinations se perd dans une réalité métaphorique angoissante. L’usage du fantastique mêlé à une poésie mortuaire et hivernale donne des allures de thriller glaçant à ce monologue d’ado égarée dans les ténèbres de ses représentations. On se perd dans l’esprit torturé de cette fille qui se fait du mal, cette ado tiraillée entre ses désirs et les règles qu’elle s’impose. Son besoin nutritif autocensuré est marqué par un usage récurrent et efficace de la rature. On entre pleinement dans la peau de ce personnage en souffrance, une peau qu’on aspire nous aussi à dézipper pour respirer.

Un roman sombre et poétique qui nous fait prendre conscience d’un problème assez méconnu.

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