L’Amie Prodigieuse / Elena Ferrante. – Paris : Gallimard, DL 2018.

La tétralogie d’Elena Ferrante est un volcan narratif qui explose à la figure de l’académisme littéraire. Un succès de masse bien mérité.

l'amie prodigieuse elena ferrante

La plume d’Elena Ferrante nous entraîne avec passion dans une saga familiale au coeur de l’Italie des années 50 jusqu’au début des années 2000. Elle raconte l’amitié entre Elena Greco (Lenù) et Raffaella Cerullo (Lila), issues des quartiers défavorisés de Naples. A travers leur parcours, l’auteur(e) dresse le portrait d’une ville enlisée dans la misère, la violence, la drogue, la pauvreté. Une ville livrée aux mains de la mafia, des familles camorristes qui font la loi au quartier et imposent leur magouilles. Pour s’en sortir, Lila et Lenù comprennent très vite qu’il n’y a qu’une porte : l’école et la bibliothèque où fraudera Lila en empruntant sur les cartes de toute sa famille. Très tôt, Lila refuse de se résigner. Jamais Lila ne plie. Jamais Lila ne fuit. Et on frissonne devant cette scène où petite fille, elle refuse de se soumettre aux fils Solara, les menaçant au couteau, protégeant son amie pour récupérer son dû.

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Lila. Sublime surdouance. Révolte enflammée. Son intelligence intuitive, son caractère rebel, son courage, sa folie, sa dignité en font un des personnages les plus fascinants de la littérature. Mais la petite fille auteure de La Fée Bleue, jalousée par son institutrice, restera quand l’autre fuira. Lenù, persévérante et volontaire, fera des études à Pise et travaillera dur pour s’extirper de sa classe sociale et du quartier. Alors que Lila, bien plus brillante mais dans un déni d’intelligence, restera travailler à Naples, d’abord dans une usine puis dans sa propre entreprise. Mais le système pourri est toujours plus fort. La volonté d’une petite étudiante et la rébellion d’une femme exceptionnelle n’y changeront rien. Elles auront lutté pour rester debout et dignes. Et ce malgré les séismes de la vie, dans un monde où tout peut disparaître sous les tremblements d’une terre en fusion, sous la lave sanguinolante de la corruption, sous les cendres de la violence. Un monde qui est celui du quartier et qui peut avaler vos projets, votre progéniture et votre âme. L’ombre du déterminisme plane sur ce roman, comme s’il était impossible de se défaire de ses origines sociales et géographiques. D’ailleurs Lenù reviendra au quartier comme aspirée par le poids de sa famille, de son passé, de ses racines, de son dialecte napolitain et de son amie prodigieuse.

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Certains y voient un roman féministe qui ne plairait qu’aux femmes. J’y vois un roman social, historique, politique. Une volonté de raconter des personnages qui veulent échapper à leur condition ou changer les choses. Que ce soit avec Nino par l’ambition politique, Pasquale qui choisit le terrorisme des Brigades Rouges, Lenù avec les études et la littérature, Lila qui reste et lutte. Les pages de romances m’ont presque ennuyée et j’y ai plutôt vu un prétexte pour raconter l’évolution du couple dans les années 70, une volonté féminine de ne plus être « reléguée » dans un second rôle de mère ou de maîtresse. Mais ce n’est qu’un des nombreux angles, bien qu’important, du roman. Il est vrai qu’on ne peut nier l’omniprésence de conduites patriarcales que ce soit par le biais de violences conjugales, de prises de pouvoir économique ou intellectuel que doivent affronter les deux héroïnes. Et puis oui, c’est aussi un roman à succès, aux intrigues à suspenses, aux retournements palpipants, aux cliffhangers addictifs. En somme, du contenu et de l’habileté narrative. Du contenu oui car j’y ai vu un roman de lutte de classes dépouillé d’un marxisme pompeux insupportable et montrant à quel point, il y a peu de temps (et certainement encore aujourd’hui), persistait une distinction de classe, un mépris des classes bourgeoises pour les couches populaires et les « intelligences sans tradition ». Surtout quand ces couches sociales voudraient s’émanciper toutes seules sans être récupérées par des petits bourgeois gauchisants paternalistes qui parlent au nom du peuple sans savoir ce qu’est le Peuple. Bref, les Nadia Galiani ou les Madame Airota :

« Qu’est-ce que ça veut dire que Nino est d’une intelligence sans traditions ?

Elle me regarda, ironique :

– ça veut dire qu’il n’est personne. Et quand on est personne, devenir quelqu’un est plus important que tout. C’est pourquoi ce M. Sarratore n’est pas une personne fiable.

– Moi aussi, je suis d’une intelligence sans traditions.

Elle sourit :

– En effet, et toi non plus tu n’es pas fiable.

– (…) J’ai vraiment été de ton côté, mais à l’intérieur d’un pacte que tu aurais dû respecter.

– Lequel ?

– Rester auprès de ton mari et de tes filles. Tu étais une Airota, tes filles étaient des Airota. Je ne voulais pas que te sentes déplacée et malheureuse, et j’ai essayé de t’aider à être une bonne mère et une bonne épouse. Mais si le pacte est rompu alors tout change. Tu ne recevras plus rien de ma part ni de celle de mon mari, et je t’enlèverai même tout ce que je t’ai donné ».

Et de répondre :

« (…) MOI JE SUIS ELENA GRECO , ET MES FILLES SONT MES FILLES. J’EN AI RIEN A FOUTRE DE VOUS, LES AIROTA ».

En d’autres termes napolitains des bas quartiers : Vaffanculo !

Un roman prenant et émouvant au système narratif incroyablement maîtrisé. Une amitié miroir perçue dans sa complexité : faite d’amour, de rivalité, d’émulation et de rancoeur. Une Italie en proie à la misère, la violence et la corruption. Mais un volcan qui gronde, une révolte qui continue à bouillir malgré une magnitude sismique toujours plus menaçante. Bref, un Vésuve littéraire. Hâte de voir la série TV.

Quand à l’identité mystérieuse ou pas d’Elena Ferrante, il est clair que… non je déconne. J’ai pas que ça à foutre.

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