Qui a tué mon père, Edouard Louis (Seuil, 2018)

edouard

Edouard Louis déverse un torrent de rage contre la violence du politique. Ce politique qui détruit le corps à petit feu, violente lentement la chair, broie graduellement les os, altère peu à peu le rythme cardiaque, use et essoufle jusqu’à la mort. Ce politique qui, quelque soit les gouvernements successifs, a tué son père. Il revient sur son accident de travail qui l’oblige à rester alité alors que le gouvernement Sarkozy vote le non remboursement des médicaments facilitant la digestion. Puis vient le temps du RSA qui remplace le RMI et oblige les individus à travailler quelque soit leur état de santé. Alors le père s’en va balayer les rues, s’en va détruire son dos.

Le récit alterne des scènes de l’enfance bouleversantes où l’auteur se remémore un parent homophobe qui le rejette, et des réflexions sur la violence politique qui a pu façonner ce père. Il mêle l’intime et le politique avec passion et en peu de mots. C’est un livre engagé où la figure de ce père ouvrier, broyé par la réalité économique et politique, devient un symbole des couches populaires victimes de la violence des réformes. Un livre qui se situe dans la droite ligne de Bourdieu : là où le dominant n’est jamais réellement impacté par une mesure, le dominé, lui, la reçoit de plein fouet au plus profond de son corps.

Ce roman, qui se lit comme un pièce de théâtre et d’une traite, fait suite à En finir avec Eddy Bellegueule (2014)  où l’auteur pointait du doigt l’homophobie d’un père et d’un village empêtré dans les carcans de la virilité. Quelques années après, Edouard Louis signe ici un livre douloureux et d’une sincérité touchante. Un livre de réconciliation peut-être, où plane la contradiction du familial : on peut haïr puis aimer dès lors qu’on emprunte le chemin de la compréhension. Il faut beaucoup de courage pour se mettre à nu de la sorte. Parler de soi, de sa famille et dénoncer ainsi la politique en nommant les bourreaux. Il faut aussi du courage finalement pour reconnaître un statut de victime car c’est toujours, toujours, s’exposer à la critique et devoir l’affronter. Bravo.

Un roman vif comme le feu, dans un style direct qui va droit au coeur, aussi tranchant qu’une lame vengeresse.

« Tu avais conscience que pour toi la politique était une question de vie ou de mort.

Un jour, en automne, la prime de rentrée scolaire qui était versée tous les ans aux familles pour les aider à acheter des fournitures, des cahiers, des cartables, avait été augmentée de presque 100 euros. Tu étais fou de joie, tu avais crié dans le salon : « On part à la mer ! » et on était partis à six dans notre voiture de cinq places – j’étais monté dans le coffre, comme un otage dans un film d’espionnage, c’était ce que je préférais.

Toute la journée avait été une fête. Chez ceux qui ont tout, je n’ai jamais vu de famille aller voir la mer pour fêter une décision politique, parce que pour eux, la politique ne change presque rien. Je m’en suis rendu compte, quand je suis allée vivre à Paris, loin de toi : les dominants peuvent se plaindre d’un gouvernement de gauche, ils peuvent se plaindre d’un gouvernement de droite, mais un gouvernement ne leur pose jamais de problème de digestion, un gouvernement ne leur broie jamais le dos, un gouvernement ne les pousse jamais vers la mer. La politique ne change pas leur vie ou si peu ».

Virilité Abusive

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