Le Renard et la Couronne, Yann Fastier (Talents Hauts, 2018)

Le-renard-et-la-couronne

Les éditions Talents Hauts ont encore claqué fort sur le sol de la littérature jeunesse.

Avec son héroïne orpheline Ana, Yann Fastier nous entraîne dans un pavé de 544 pages totalement addictif, le pavé des rues de Spalato. Au premier chapitre, tu pleures. Si tu ne pleures pas, c’est que tu n’as pas d’âme. Et puis c’est parti pour l’aventure. On ne peut plus quitter Ana, la petite Gavroche des rues de Dalmatie, la petite Oliver Twist des faubourgs de Spalato. Ana et ses vêtements usés jusqu’à la moelle, ses cheveux ébouriffés, sa petite tête de souris et son nez pointu, son sac qui contient toute sa vie, son désespoir de petite fille abandonnée, sa solitude et sa misère infantiles. Ana qui rejoindra une bande d’orphelins, Ana la petite voleuse la plus rusée de Spalato, Ana qui parle curieusement le français du XVIIè, « Sainte Ana » au pays des misérables. Mais qui est Ana ? Quel destin attend cette enfant démunie, à l’âme dévorée par la faim et gelée par l’hiver glacial  ? Tu pleures.

Yann Fastier joue sur les codes du roman populaire et gothique du XIXè. Il nous entraîne dans une aventure lue et relue mais où le mystérieux cavalier noir n’est autre que la cheffe sexy d’un gang de brigands, où la princesse aux pieds nus n’est pas appelée à régner (parce que la monarchie c’est nul), où les premiers amours sont loin de la niaiserie d’un bal enchanté, où les belles robes à froufrou empêchent de marcher, où les corsets et la tradition étouffent. Yann Fastier déjoue les stéréotypes de genres, évoque la zone grise et le viol, nous raconte une belle histoire d’amour aux antipodes de l’hétéronorme. Il marche dans la droite ligne éditoriale féministe de Talents Hauts mais avec subtilité et justesse. Ajoutez à cela une galerie de personnages aux teintes fauvistes, à l’âme vive et débrouillarde : Dunja à la beauté féroce, Hrvojka à la beauté sacrificielle, les facétieux Goran et Quirino, la petite Ramona (tu vas pleurer) et l’espiègle Patrizio (aaah Patrizio…). Mixez tout ceci dans un roman au réalisme noir, d’un naturalisme clinique à la Zola, qui ne nous épargne pas la froideur du déterminisme social et l’injustice d’un monde où des enfants sont destinés à la misère, au vol, à la prostitution, à la prison, à la maladie ou à la mort. Mélangez-y enfin une intrigue historique parfaitement construite, peuplée de complots politiques et de corruption aristocratique, sans oublier un oncle taré, et vous obtenez un sublime roman jeunesse de chez Talents Hauts qui respecte l’adolescent.

Comme je disais, ça claque fort et ça raisonne dans tout le champ de la fiction pour ado et adultes qui n’ont rien oublié. C’est un de ces récits d’orphelins au parfum de nostalgie des lectures de notre enfance, un roman social et historique qui crie justice, une histoire d’amour qui se joue des contes de fées traditionnels. C’est avant tout un roman d’aventures pleins de rebondissements au coeur d’une intrigue savamment maîtrisée. Bref, un roman à nuit blanche.

Mes passages préférés :

« L’avantage, c’est que je ne vis pas passer le reste de l’hiver. Les journées défilaient, toutes semblables et, même si je devais souvent souffler sur mes doigts pour chasser l’onglée, ma nouvelle passion exigeait un engagement tel qu’il me fit oublier la faim et le froid, même aux jours les plus durs. Voler sans me faire prendre était devenu un combat personnel et je m’y entraînais sans relâche , toute ma volonté tendue vers ce seul but, comme si j’avais une revanche à prendre. Je n’ai pas d’autre mot que celui de revanche, tant je mettais une sorte de hargne froide à posséder jusqu’au bout des ongles l’art de dépouiller le bourgeois. Si j’avais pu garder quelque scrupule en la matière, la mort de Ramona m’en avait définitivement débarrassée ».

« L’on trouvera peut-être étrange qu’une enfant telle que moi, ayant vécu dans la rue et, tant rêvé de cette ville, ne se fût pas davantage acclimatée à la capitale. Mais Paris m’avait fait peur. Spalato n’était qu’une bourgade en comparaison et, l’une des toutes premières fois que Monsieur Roland m’avait amenée à Paris, j’avais justement aperçu quelques-uns de ces enfants laissés à eux-mêmes, de ces gavroches comme il les appelait. J’avais reconnu chez eux tous les stigmates de notre petite bande. Une certaine gaieté, bien sûr, une réelle insouciance, mais plus encore la misère et la maladie. Tous avaient l’air souffreteux, tous étaient d’une pâleur de légume de cave, ces caves, où, probablement, ils trouvaient à s’abriter. Je ne voulais pas de cela, je ne voulais plus le voir. La grande ville était un gouffre, un monstre qui dévorait ses enfants et je craignais par-dessus tout de retomber entre ses griffes. Plus encore que le confort, j’avais trouvé la sécurité ».

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s