Une Vie française, Jean-Paul Dubois (Editions de l’Olivier, 2004)

A l’inverse de son personnage, Dubois photographie les humains. Son cadrage est précis, sa prise de vue impeccable, sa luminosité parfaite, son sens du détail incroyable, et ses portraits à la fois sublimes et réalistes. Une Vie française est la photographie d’une époque, de personnages figés dans cette époque qui va du mandat gaulliste à la fin du mandat chiraquien, inaugurant l’ère de la génuflexion suprême.

Dubois règle son objectif sur cette vieille France agonisante, ses valeurs et règles rigides qui se perdent, à l’image de la grand-mère de Paul dont la mort ne sera pas regrettée. Mais il vise aussi la révolution manquée, le destin de cet homme gauchiste et soixante-huitard qui épousera Anna, une cheffe d’entreprise de piscines et spas de luxe, adepte du libéralisme économique d’Adam Smith. L’auteur capte cette société à contre-jour, ce mariage puant entre la gauche et la droite, ces valeurs de 68 qui finiront par se soumettre au grand capital. Paul a beau photographier des arbres et refuser de photographier le traître socialiste Mitterand, il n’en a pas moins trahi. Le fils de concessionnaire qui jetait des pavés sur le garage de son père ne s’est pas moins embourgeoisé que cette France révolutionnaire qui a porté Chirac au pouvoir, consacrant le règne de la finance. Il est loin le jeune homme aux cheveux long qui tapait des deux poings sur la table pour défendre son collègue M. Delmas, harcelé par l’ignoble petit chefaillon M. Azoulay. Il est là le temps du règne des petits cheffaillons et des « cons luminescents ».

Le cliché de cette France à genoux est net, juste, propre et plus actuel que jamais. Le visuel de la servitude volontaire et de la révolte hypocrite est lumineux. Dubois développe avec talent la pellicule de la fin d’une époque, prélude à la société du dieu-argent et de la soumission. Le temps des deux poings sur le bureau est révolu. Est advenu le temps des hommes qui ploient le genou, des lâches « followers », de cette société schizophrène qui gueule et râle dans son coin tout en plongeant dans les abîmes d’une passivité athymique et du léchage de bottes.

Clic. Souriez tous. Ouistiti derrière vos écrans, derrière votre courage de façade et votre fausse rébellion. A genoux vermine rampante.

« Ce qu’Anna appelait le ‘monde réel’ était l’univers des affaires, un globe suffisant et mature régi par des gens avisés, responsables embauchant à la petite cuillère, licenciant à grands seaux, transformant habilement le travail en une denrée aussi rare que le cobalt et dressant des générations entières à l’humiliant exercice de la génuflexion ».

« Tel un ours furieux, je levais les bras et abattis mes deux poings de toutes mes forces sur son bureau. Le bruit m’impressionna moi-même, la table, le sol tremblèrent et, avec lui, les parties graisseuses et flasques du visage de mon chef de service. (…)

– Ecoutez-moi bien : la prochaine fois que vous faites la moindre observation à M. Delmas, je me lève et je vous écrase ces deux poings sur la gueule.

(…) mon coup d’éclat n’avait pas eu le même effet auprès de mes collègues. Il ne m’avait pas rendu populaire, ne m’attirant pas le moindre soutien, ni la plus grande sympathie. Epuisé, brisé, Delmas était au-delà de ces sentiments. Quant aux autres, peut-être m’en voulaient-ils de leur avoir involontairement montré que, bien plus qu’Azoulay, leur véritable ennemi était leur propre lâcheté ».

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s