Un silence brutal, Ron Rash. (Gallimard, Collection La Noire, 2019)

Dans une petite ville des Appalaches, le Shérif Les s’apprête à prendre sa retraite quand survient un conflit entre Tucker, entrepreneur touristique, et le vieux Gérald qui s’aventure sur ses terres malgré l’injonction « Propriété privée ». Mais pour un vieil homme des Appalaches, la nature n’appartient à personne. Pour résoudre ce litige, le shérif va peut-être devoir « faire une entorse à la loi parce qu’il arrive parfois que la loi et ce qui est juste s’opposent ».

Ron rash tisse la toile fragile et tremblante de cette Amérique rurale des oubliés. Au fil des mots et de la poésie, il brode la trame des relations entre les habitants. Tous liés par leur histoire, leur enfance, leurs échanges, leurs familles, leurs terres, leurs vieux dossiers de petite ville où tout le monde connaît tout le monde. Dans l’écriture de Ron Rash se faufile la déchéance de cette Amérique rurale menacée par l’industrie touristique, empoisonnée par les pesticides, marquée par les pertes liées aux guerres. Cette Amérique frappée par le chômage et la misère sociale, abandonnée par les politiques. Cette Amérique droguée à la meth, décharnée et plus bonne à rien. Ron Rash pique et surpique les mots sur les souffrances de chacun, tresse le cordon des amitiés et des rancunes, surfile les sentiments de culpabilité et de colère, tricote les affres du deuil et du désespoir. Il tente de rapiécer, par la beauté du verbe, cette Amérique sauvage aux cours d’eau scintillants qui serpentent au cœur des montagnes vertigineuses. Becky, amie de Gérald et compagne du Shérif, est la pièce maîtresse de cette œuvre de couture poétique. De ses douleurs, Ron en fait un patchwork de poésie qu’il assemble au fil de son amour pour la nature. Becky ne fait qu’un avec les oiseaux, les forêts, les rivières et le terroir des Appalaches. Elle est la figure sublime d’une Amérique perdue mais qui résiste.

La stylistique et le talent de Ron Rash sont ceux d’une araignée. L’artiste travaille d’arrache-pied pour tisser la toile d’une Amérique périphérique à la beauté déclinante.

« Dans une zone aussi rurale que la nôtre, tout le monde est rattaché à tout le monde, si ce n’est par les liens du sang du moins de quelque autre façon. Dans les pires moments, le comté ressemblait à une toile gigantesque. L’araignée remuait et de nombreux fils reliés les uns aux autres se mettaient à vibrer ».

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