Une Rose seule, Muriel Barbery (Acte Sud, 2020)

« Nous marchons en ce monde sur le toit de l’enfer en regardant les fleurs »

Issa Kobayashi 

Dans Une Rose seule, on suit le parcours intérieur de Rose, venue au Japon pour hériter d’un père qu’elle n’a pas connu. Muriel Barbery nous fait voyager de temples bouddhistes en jardins zen. Son récit est aussi visuel qu’une lune crépusculaire, aussi parfumé qu’une tempête de lilas, aussi musical qu’une eau ruisselante, aussi savoureux qu’un thé aux arômes subtils, aussi doux qu’un sable fin qui vous glisse entre les mains. Sensoriel. Immersif. Dépaysant. Mais Muriel Barbery va bien au-delà d’une vision occidentale parfois angélique et naïve du Japon. Son Japon ne se colore pas uniquement de zénitude. Il est aussi teinté d’un « joyeux bordel »  : de ses restaurants exigus et bondés, de sa foule grouillante sillonnant les rues de Kyoto, de sa laideur bétonnée, de ses néons aveuglants, du tourisme de masse, de la place ambiguë des femmes japonaises, d’un urbanisme envahissant peu propice à la méditation. De ce « toit de l’enfer » émerge alors l’Eden : la beauté architecturale, minérale et végétale des jardins japonais qui va se déverser dans l’âme esseulée de Rose. On vogue sur les mers intérieurs de Rose, on vole sur les montagnes embrumées de son esprit. On arpente les ruelles de sa douleur, on emprunte les chemins de sa mélancolie, on se perd sur les allées de sa solitude. Guidée par Paul, l’exécuteur testamentaire de son père, Rose va devoir trouver qui elle est et surmonter le fait d’être « née du vide ». L’« emmerdeuse professionnelle », la botaniste qui ne regarde pas les fleurs, va devoir apprendre à s’arrêter devant les cerisiers et le monde. Le parcours vise la métamorphose d’une rose puissante à la corolle fragile. Les jardins zen n’y suffiront pas mais la rencontre peut-être… La poésie de Muriel Barbery, nourrie de clins d’oeil à Issa ou Rilke, se déverse dans notre âme avec la fluidité d’une encre minérale, végétale et indélébile. En fermant ce livre le soir, on se surprend à rêver d’un feu d’artifice d’azalées, d’une senteur de lilas et de pivoines, d’une brise faisant danser les feuilles d’érables rouges, de mousse perlée de rosée, de lignes tracées sur un sable sacré, de montagnes bleues fumantes, de rivières d’argent qui s’écoulent lentement… Sa prose florale et ses rivières de mots ruissellent dans notre coeur. Sa plume est ritualisée, rythmée, entrecoupée de contes orientaux à méditer. Et dans ce récit de voyage intérieur, l’amour a sa juste place : authentique et sans mièvrerie. Il coule de source quand le moment est venu, avec la simplicité ardue d’un haïku.

Un livre d’une beauté aussi déchirante qu’apaisante. Un récit lumineux à inhaler et déguster comme un tasse de thé : avec lenteur, délicatesse, sérénité et… cérémonie.

« De quoi le deuil est-il le plus difficile ? De ce que l’on a perdu ou de ce que l’on a jamais eu ? ».

« Elle prit conscience d’un son récurrent, le même depuis leur arrivée dans le temple, une sorte de claquement sec couvrant à intervalles réguliers une musique d’eau vive. Soudain, quelque chose changea. Le sable se modifiait, se rétractait, coulait dans un sablier familier, s’évanouissait tandis que la scène se dilatait, se déployait dans les arbres, les chants des oiseaux, les murmures de la brise. Désormais, elle percevait le ruisseau qui coulait en contrebas, le bambou creux basculant contre le lit de pierre avec un claquement net, repartant dans l’autre sens, continuant la course de l’eau ; les érables, les iris de berge et, partout, les azalées ancrées dans le sable ancien ; un frémissement la parcourut puis tout retomba et elle ne fut plus que Rose égarée dans un jardin inconnu. Mais quelque part, dans un lieu où le réel n’importait pas, elle projetait de regarder les fleurs ».

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