Sur ma peau, Gillian Flynn (Calmann-Lévy, 2006)

Glauque c’est glauque

Noir c’est noir

Jaune c’est jaune pisseux

C’est la série « Sharp Objects » qui m’a donnée envie de lire le premier roman de Gillian Flynn dont elle est tirée. « Sur ma peau » est un des romans les plus glauques et les plus noirs que j’ai jamais lus. Pas un roman à suspense à l’intrigue haletante cousue de fil blanc. Non. C’est du travail d’entrer dans la tête de Gillian Flynn et ça vous marque à vie. Et c’est une douleur d’entrer dans celle de son personnage : Camille Preaker, journaliste spécialisée dans les affaires criminelles à Chicago. Des petites pattes d’oie autour de ses jolis yeux bleus, des vêtements qui la font disparaître, un visage bouffi par l’abus de bourbon. Camille porte les stigmates d’un passé douloureux et mystérieux. Lorsque son chef apprend qu’une adolescente de son village a disparu et qu’une autre a été retrouvée morte, il décide de l’envoyer enquêter. Elle doit alors retourner à « Wind Gap », son village natal, où elle n’a pas remis les pieds depuis 10 ans. Quel sorte de sadique peut bien décider d’enlever des ado pour les étrangler et leur arracher les dents ? Quelqu’un de passage sur la nationale proche du village ? Un habitant du village ? Faut dire que tout le monde est très bizarre dans ce village…

Gillian Flynn nous amène là où on ne s’attend pas et nous sème dans les chemins tordus d’un labyrinthe psychologique. D’abord, elle nous glace le sang avec une histoire de crime sadique. Puis elle nous perd dans la forêt sombre du passé de Camille, dans son histoire familiale, dans la douleur du deuil de sa petite soeur. Enfin, elle nous fait grincer les dents en nous parlant de féminisme, de féminité et de maternité contrariées. Camille n’a jamais été une petite fille modèle et n’est pas devenue une bonne épouse ni une bonne maman. D’ailleurs, sans enfants, elle ne sera jamais vraiment « complète », disent les commères du village. Camille est une mauvaise fille et elle en est convaincue. C’est une petite poupée qui n’a pas été sage. Sur sa peau, elle grave sa douleur. Sur sa peau, elle exprime sa souffrance. Sur sa peau, elle inscrit sa culpabilité. Dans un tissu fourré dans sa bouche, elle hurle son désespoir. Pour elle, la dépression n’est pas noire mais jaune. Jaune pisseux. Camille est un personnage travaillé au corps. Sa psychologie est taillée dans la douleur par une main de maître. Tailladée, meurtrie, déchirée, torturée, détruite. Gillian Flynn incise un portrait qui n’est que blessure. Elle découpe une psychologie scarifiée, balafrée, entaillée, mutilée. Mais comment Camille a-t-elle pu en arriver là ?

A l’enquête policière va se substituer l’enquête personnelle. Puis Camille finira par découvrir la vérité qu’elle ne voulait pas voir. L’impensable et l’indicible vont se révéler. Mais si on ne peut pas le dire, on peut l’écrire. Et le corps de Camille est un livre ouvert. Prisonnière de sa tour de silence, c’est sur sa peau qu’elle dit tout. Des mots pour des maux. Il lui faut accepter d’être lue pour être comprise et délivrée. C’est l’histoire d’une fille qui ne connaît pas son histoire et qui doit sortir du déni si elle veut s’en sortir. C’est un polar acéré, affûté, aiguisé et bien tranchant qui nous fait découvrir un des syndromes psychologiques les plus dérangeants qui soient. A la lisière entre récit policier et enquête intime, « Sur ma peau » recèle aussi quelque chose de l’ordre du conte de fées. Les personnages et leurs relations s’entremêlent dans une forêt de ronces brumeuse et sans issue. Les mots y ont une puissance créatrice ou destructrice : ils peuvent lancer une malédiction comme ils peuvent conjurer un sort.

La mini-série, réalisée par Jean-Marc Vallée et créée par Marti Noxon (qui sait si bien parler des démons de l’adolescence et à qui je dois tant), est une pure merveille et la performance d’Amy Adams à couper le souffle.

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