Les enfants sont rois, Delphine De Vigan (Gallimard, 2021)

Delphine de Vigan nous emmène au royaume des youtubeurs, de l’hyper-consommation, des likes, des petits coeurs, des paillettes, de la surexposition de soi, des enfants rois et des parents pas toujours fins.

Elle raconte l’histoire de Mélanie Claux, ancienne fan de Loana, gagnante de l’émission Loft Story en 2001. 20 ans après le loft, Mélanie est mariée et a deux enfants. Elle n’a pas digéré ses échecs dans le domaine de la télé-réalité et espère encore devenir célèbre. Alors elle lance sa chaîne familiale « Happy Récré » sur You Tube. Ce sera sa gloire, sa propre télé-réalité dont ses enfants seront les stars. Au début, il s’agit de partager des moments de joie. Puis très vite, les grandes marques prennent contact et proposent des contrats. De mises en scènes en challenges, les enfants se livrent quotidiennement au « unboxing » : ils ouvrent des colis, testent des jouets et friandises. Bref, ils « influencent ». Et oui : plusieurs millions de vues ! Sauf qu’un jour, la petite Kimmy disparaît. A partir de là, Delphine de Vigan déroule une intrigue policière et ouvre les vannes d’une réflexion sociétale sur le phénomène des Influenceurs et la mort de l’intime.

Au début, je n’y croyais pas. Je pensais que le roman et les personnages manquaient de crédibilité. Sûrement parce que je suis trop loin de tout cela. Je suis un dinosaure du web. Ce livre a confirmé que je vivais définitivement dans une grotte. Heureusement, le personnage de Clara, la policière, m’a évité de culpabiliser face à cette ignorance. Clara ne comprend pas ce monde virtuel, ce monde qui a ses propres règles et dont l’existence nous échappe. Elle ne se reconnaît pas. Et moi non plus. Je n’y croyais pas alors j’ai tapé « chaînes familiales » sur You Tube et j’y ai découvert cela : swan the voice, sophie fantasy…

L’écriture de Delphine de Vigan est soi-disant distante, sans jugement. Pour le coup, le personnage de Mélanie Claux atteint une telle débilité caricaturale que j’ai peine à y croire. Ce livre consterne, révolte, dégoûte. L’auteure balaye d’un doigt agile toute la débilité d’un siècle : la quête du like, le besoin du petit individu d’être aimé et reconnu, ce désir malsain de célébrité, ce star-system appliqué au français moyen, la surconsommation érigée en joie ultime, le règne des grandes marques et du m’as-tu-vu, l’argent facile, l’étrange besoin d’exposer sa progéniture aux yeux de tous, le royaume de la beaufitude absolue où les enfants ne sont rois que parce que les parents le veulent bien. Ce livre m’a fait vomir 472K de paillettes, de coeurs, de likes, de clics, de pouces levés, de hashtags à la mords-moi le noeud, de licornes, de rose et de bleu. Cet amour illusoire m’a fait gerber. Ce monde-supermarché m’a répugnée. Et tout cela d’autant plus que, forcément, moi-même je n’en suis pas exempte.

Aussi caricatural soit-il, le roman de Delphine de Vigan scrolle l’écran d’une réalité sociétale qui nous échappe et contre laquelle il faut lutter (au risque de passer pour un dinosaure réfractaire dénué de nuance). Il a aussi le mérite de nous expliquer les ficelles du métier d’influenceur dont le job est de diffuser les normes de consommation alimentaire, vestimentaire, culturelle (y compris littéraire je le crains). Des normes qu’il nous faut suivre au risque de passer pour has been. Il nous faut aussi rire des mêmes choses, nous exprimer et nous émouvoir de la même manière (« ce livre m’a trop bouleversé, j’en ai pleuré, gnagnagna, bisettes paillettes… » mais merde à la fin !). C’est vrai, c’est un roman au service d’une thématique en vogue mais ma foi, une écrivaine a au moins eu le mérite de s’en emparer et de la traiter a sa façon.

« Clara se sentait parfois si triste et si décalée. Ce n’était pas nouveau. Cependant, cette sensation s’était accrue au cours des dernières années et, bien que dénuée d’amertume, était devenue douloureuse. Elle avait raté une marche, un épisode, une étape. Elle, à qui on avait offert 1984 et Fahrenheit 451 le jour de ses quatorze ans, elle qui avait grandi au milieu d’adultes toujours prompts à contester les dérives de leur époque (…), elle qui venait d’un monde où tout devait être questionné, pensé, avait regardé le train partir sans pouvoir monter dedans. Ses parents s’étaient trompés. Ils croyaient que Big Brother s’incarnerait en une puissance extérieure, totalitaire, autoritaire, contre laquelle il faudrait s’insurger. Mais Big Brother n’avait pas eu besoin de s’imposer. Big Brother avait été accueilli les bras ouverts et le coeur affamé de likes, et chacun avait accepté d’être son propre bourreau. Les frontières de l’intime s’étaient déplacées. Les réseaux censuraient les images de seins ou de fesses. Mais en échange d’un clic, d’un coeur, d’un pouce levé, on montrait ses enfants, sa famille, on racontait sa vie. Chacun était devenu l’administrateur de sa propre exhibition, et celle-ci était devenue un élément indispensable à la réalisation de soi ».

« Le monde d’après, évoqué lors de la pandémie de Covid en 2020, n’a pas eu lieu. Comme le prédisait à l’époque un écrivain célèbre, le monde est resté le même, en pire, et plus que jamais aveugle à sa propre destruction ».

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