La Tendresse des crocodiles / Fred Bernard . – Paris : Seuil, DL 2003 .

ImageA Odile.

Cassante, mordante, blessante, Jeanne Picquigny la piquante ressemble à une plante carnivore qui se fond parfaitement au décor de la jungle foisonnante et sauvage de Fred Bernard. A Paris, au début du siècle dernier, Jeanne s’apprête à épouser Léon Philippon, un jeune notaire qui n’est pas plus fin psychologue qu’amateur d’art (oui Jeanne a un petit caractère et il ne vaut mieux pas tenter des théories psychanalytiques et esthétiques pompeuses sur Modigliani sous peine d’être tourné en ridicule). Mais Jeanne va devoir renoncer à son confort pour partir à la recherche de son père disparu dans une mission coloniale scientifique en Afrique. Ainsi débute l’aventure de cette fiancée parisienne aux fins fonds d’une Afrique coloniale noire et blanche (choix esthétique on ne peut plus pertinent 🙂 ). Notre héroïne aussi entêtée qu’attachante y rencontre Eugène Love Peacock, un aventurier séducteur mal rasé qui mènera l’expédition à grand coups de fusil, de whisky et d’ironie. D’autres personnages très fantasques font aussi parti de l’aventure. Victoire qui est devenue une sorte de sorcière vaudou vengeresse après avoir été séduite et larguée par Eugène.  Un collectionneur de papillons accompagné d’un chameau nommé Bismarck. Le guide Mantou qui nous donne quelques leçons de vie un peu déroutantes du genre « Toutes les grenouilles de la terre n’empêchent pas la vache de boire ».

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L’histoire se déploie en cinq chapitres. Ils sont introduits par la voix de Jeanne qui évoque, dans un langage poétique et sensuel, une Afrique équatoriale érotique peuplée de mystères et de puissances animales et végétales incontrôlables. Les dialogues sont drôles et naturels, rythmés par les joutes verbales d’Eugène et Jeanne. Le dessin est détaillé, minutieux, sensitif et révèle une Afrique Noire onirique et fantasmée. La faune de Fred Bernard pullule de papillons, d’oiseaux, de moustiques (« Kiwit », « bzz ») et de panthères et léopards qui menacent notre petite Jeanne dont le caractère bien trempé n’est plus de taille. Les plantes, les fleurs et les forêts noires semblent vivre et bouger comme si le vent était rendu visible. On voit tout, on entend tout, on y est. Nos sens sont tout émoustillés et on a plus qu’à se laisser transporter vers une Afrique Equatoriale qui prend corps.  Elle est là sous nos yeux, plus troublante et plus sublime que jamais. Elle inquiète et elle fascine. Sa beauté végétale, animale, sauvage est parfois associée au corps de Jeanne qui devient alors une allégorie sulfureuse de cette nature féconde… Les traits des personnages font penser au style de Modigliani (on y revient 🙂 ) inspiré de l’art brut et de l’art nègre. Les visages des personnages sont comme des masques africains qui se fondent dans la nature primitive. Les rencontres avec les peuplades sont parfois pacifiques et enrichissantes, parfois violentes. L’aventure de Jeanne, c’est aussi un retour sur l’époque coloniale et la découverte mutuelle du noir et du blanc rendue sensible par les planches bicolores. C’est aussi l’histoire d’une rencontre entre individus, entre des individus et un continent si magnifique et d’une beauté si foudroyante qu’on ne peut plus le quitter…

Humour, aventure, exotisme, érotisme sont au rendez-vous. Des scènes de rencontres émouvantes, un univers graphique travaillé et d’une beauté esthétique fascinante, un peu d’amour mais pas trop quand même… l’aventure de Jeanne Picquigny est un régal. La Tendresse des Crocodiles c’est une piqûre d’encre noire qui coule lentement et délicieusement dans vos veines et qui rend accroc dès la première injection. Goûtez-y!

 

 

 

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